Qui a établi la liste des livres ?

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Choix arbitraire de l’Église, ou consensus sur des livres qui s’imposent ?

Qui a établi la liste des livres ?

D’après un personnage du Da Vinci Code, l’empereur romain Constantin, au début du 4ème siècle, aurait commandé et financé une « nouvelle Bible » excluant certains évangiles… Ces textes gênants, insistant sur l’aspect humain de Jésus, auraient alors été brûlés. Cette anecdote romanesque distord largement les faits (Constantin a simplement commandé une série de beaux manuscrits), mais elle est typique d’une tendance récente. Selon certains, l’Église aurait opéré une sélection très discutable parmi bien des écrits pour déterminer la liste des livres bibliques. Elle n’aurait retenu que ceux qui allaient dans le sens de sa théologie. Quels sont les faits historiques, pour l’Ancien puis le Nouveau Testament ?

L’Ancien Testament

Les recherches récentes sur le sujet parviennent à une même conclusion. Il n’y a aucune trace historique certaine d’une décision de la part d’autorités juives fixant la liste des livres de l’Ancien Testament. Certains ont cru que des rabbins réunis à Jamnia vers 90 ap. J.-C. avaient procédé à un tel choix. Cette thèse est aujourd’hui abandonnée. Il faut plutôt parler d’un processus par lequel s’est constituée au fil des siècles une liste de livres saints, ce qu’on appelle le canon. On accordait ce statut de livre saint aux ouvrages qu’on estimait inspirés par Dieu. Comme on le verra en détail au chapitre 8, cela voulait dire que c’est Dieu lui-même qui s’exprimait à travers leurs auteurs humains.

Nous allons parcourir les principales étapes possibles du processus conduisant à la liste bien définie des livres de l’Ancien Testament.

Les indices répartis au fil des siècles

Bien des auteurs de l’Ancien Testament affirment rapporter des oracles inspirés par Dieu. Le fait même qu’ils aient été conservés indique qu’ils ont été pris au sérieux ! Déjà au sein de l’Ancien Testament, certains auteurs font référence à leurs prédécesseurs. Un exemple parmi d’autres : Zacharie était imprégné des prophéties de Jérémie et Ézéchiel, écrites quelques décennies avant seulement. Il les regardait manifestement comme inspirées. Il est donc possible qu’assez tôt après leur première édition, certains ouvrages aient été regardés comme saints, au moins dans certains cercles.

Ensuite, le 5ème siècle av. J.-C., époque d’Esdras et Néhémie, a pu être une étape importante. Le premier fit une lecture publique et solennelle du « livre de la loi de Moïse » (Néhémie 9.2). Le second, si l’on en croit une tradition, « fondant une bibliothèque, y réunit les livres concernant les rois et les prophètes, ceux de David et des lettres de rois au sujet des offrandes » (2 Maccabées 2.13-15). Selon certains chercheurs, il existait dès cette époque une collection assez large d’écrits reconnus.

Au 3ème siècle av. J.-C., le fait que l’on traduise en grec le Pentateuque indique leur importance pour la communauté juive vivant en Égypte. Il fut suivi des Psaumes et des Prophètes au siècle suivant.

Au 2ème siècle av. J.-C., on a peut-être des indices de ce que le processus de reconnaissance des livres inspirés était déjà achevé. Vers 180, un sage fait allusion dans son « histoire sainte » à la plupart des livres historiques et prophétiques, dans le même ordre que dans le canon juif classique, de Genèse à Chroniques (Siracide 44-49). Vers 130, son petit-fils mentionne dans une préface « la Loi, les Prophètes et les autres livres ». Cette formule fait peut-être déjà référence à tout l’Ancien Testament, classé selon les trois parties qui deviendront traditionnelles dans le judaïsme. Il y a débat parmi les spécialistes à ce sujet.

D’après les manuscrits de la mer Morte (de 250 av. à 60 ap. J.-C.), une bonne partie au moins des livres de l’Ancien Testament était considérés comme saints. Cela se voit notamment à la manière de les citer et de les commenter. Cependant les choses ne sont pas toujours claires, car certains copistes attachaient aussi une grande valeur à d’autres livres (comme les Jubilés). Certains en déduisent que le canon n’était pas encore fixé, mais on ne sait pas si l’opinion des scribes de Qumrân était représentative. Certains estiment qu’ils ne reflètent qu’un parti religieux isolé, les Esséniens.

Au 1er siècle de notre ère, les auteurs du Nouveau Testament parlent des textes saints comme d’un ensemble défini : « les Écritures » (Matthieu 21.42), et même « l’Écriture » (Jean 20.9). Ils en citent souvent des extraits par la formule réservée aux livres saints : « il est écrit ». Jésus fait peut-être allusion à l’ensemble allant de Genèse à Chroniques (Matthieu 23.35). Le nombre, définitif, de 24 livres est déjà fixé à la fin du siècle, comme l’indique un écrit de cette époque (4 Esdras). Il correspond aux 39 livres de nos éditions modernes, en regroupant (entre autres) 1 et 2 Samuel et en considérant les 12 « petits prophètes » comme un seul ensemble. L’historien Josèphe parlait de 22 livres, ce qui correspond au nombre de 24 si l’on compte Ruth avec les Juges (cf. Ruth 1.1) et les Lamentations avec Jérémie.

Conclusion

Le processus a pu commencer livre par livre, parfois dès la parution des ouvrages. Dès le 5ème s., une « collection sainte » devait exister. L’interprétation des indices dont nous disposons ensuite varie selon les historiens. Aussi les dates proposées pour l’achèvement du processus varient-elles généralement entre 400 avant et 200 après J.-C. Mais il existe deux périodes comportant des signes forts que la liste était déjà définie : le 2ème siècle avant et le 1er s. après J.-C. Dans les deux cas, cela suppose une clôture du canon auparavant...
Les protestants ont repris le canon juif qui était aussi, selon toute apparence, celui de Jésus et des apôtres. Lors du concile de Trente, en 1546, l’Église catholique y ajouta quelques livres (appelés « deutérocanoniques » car ils sont entrés dans le canon dans un second temps). Certains de ces ouvrages étaient connus des auteurs du Nouveau Testament, mais rien n’indique qu’ils les tenaient pour inspirés.

Le Nouveau Testament

Ici encore le processus paraît graduel mais enclenché très tôt, et la seule question concerne la date de son achèvement.

Si l’on cherche la première liste complète des 27 livres du Nouveau Testament, il faut attendre 367 (39e « lettre festale » d’Athanase) – peut-être à cause des lacunes de notre documentation. Mais en réalité, il semble que l’essentiel des livres faisait déjà l’objet d’un consensus bien longtemps avant. Dès le 1er siècle, les apôtres paraissent avoir conscience d’écrire de nouveaux écrits sacrés, ayant le même statut que ceux de l’Ancien Testament. Pierre considère les lettres de Paul comme des « Écritures » (2 Pierre 3.16), Paul cite Luc 10.7 comme « Écriture » (1 Timothée 5.18). Sous la plume de quelques théologiens du 2ème s., plusieurs écrits d’apôtres sont traités de même. Les 4 évangiles semblent alors circuler comme un ensemble, de même que les lettres de Paul. À la fin de ce siècle, la « liste de Muratori » ressemble déjà à celle de notre Nouveau Testament. La suite verra seulement des discussions sur les limites exactes du canon, et ne concernera que quelques ouvrages qui finiront par s’imposer.

Davantage qu’une sélection tardive excluant des ouvrages, il y eut dès le départ un processus de reconnaissance positive du caractère saint de certains livres. Les « apocryphes » ne réussirent pas à être acceptés ainsi en dehors de cercles limités. Les raisons n’en sont pas mystérieuses : ils relèvent presque toujours de la fiction et/ou s’attribuent faussement à des apôtres. Parfois, simplement, ils furent jugés intéressants mais n’ayant pas la même autorité que les livres écrits par les apôtres ou sous leur égide.

Conclusion : une situation troublante ou rassurante ?

Est-il gênant que nous ne soyons pas capables de dire qu’à telle époque, telle autorité a fixé la liste des livres ? On peut soutenir qu’au contraire, il en est bien mieux ainsi. Si le caractère inspiré d’un livre dépendait de la décision d’un homme ou d’un groupe en particulier, on pourrait légitimement remettre en question leur choix. Or à chaque étape, toutes les sources historiques ou presque évoquent des livres déjà regardés comme saints. 

Certes, l’autorité provenait parfois de celle reconnue à son auteur (prophète, apôtre). Il n’est non plus exclu qu’à un moment donné, certaines figures religieuses aient indiqué au peuple la valeur sacrée d’un texte. Mais justement, le fait que l’on n’en ait aucune trace montre que ce n’est pas déterminant. Connaissez-vous le nom des auteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ? La plupart des gens l’ignorent. Pourtant, cet écrit fait consensus et autorité. C’est la valeur inhérente au texte qui compte, indépendamment de ses auteurs et de ceux qui ont en fait un fondement social.

On rejoint ici ce qui a été vu pour les auteurs des livres bibliques (chapitres1 et 2). Conformément à la coutume de l’époque, la plupart des ouvrages (de l’Ancien Testament surtout) sont anonymes. Loin d’abaisser leur autorité, cela souligne davantage encore que leur valeur ne dépend pas tellement des êtres humains qui les ont écrits. Les écrits bibliques affirment souvent être inspirés par Dieu, leurs auteurs parlant de sa part (chapitre 8). Dans cette optique, les croyants pensent que c’est Dieu qui garantit leur caractère saint. Il n’est pas étonnant que les livres retenus en définitive soient ceux qui se sont eux-mêmes imposés au peuple d’Israël et à l’Église ancienne. La liste des livres semble en quelque sorte s’être constituée d’elle-même progressivement au sein du peuple de Dieu.

Matthieu Richelle, docteur en sciences historiques et philologiques (École Pratique des Hautes Études, Sorbonne), est professeur d’Ancien Testament à la Faculté Libre de Théologie Évangélique (Vaux-sur-Seine ; www.flte.fr). Il est aussi chercheur, membre de l’Unité mixte de recherches 7192, et anime un blog dédié à l’Ancien Testament (http://exegetix.blogspot.com).

Pour aller plus loin
L. M. McDonald et J. A. Sanders (éd.), The Canon Debate, Peabody, Hendrickson, 2002.
D. A. Carson et D. J. Moo, Introduction au Nouveau Testament, Cléon d’Andran, Excelsis, 2007, p.684-701.

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