L’amour cannibale

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Screamin’ Jay Hawkins : « I Put a Spell on You » 
(Jalacy J. Hawkins, 1956)

Je t’ai ensorcelée
Car tu es à moi

Arrête les trucs que tu fais
Fais attention, je ne plaisante pas.

Je ne te passerai pas tes escapades
Je ne te permettrai pas
De me laisser tomber

Je t’ai ensorcelée,
Car tu es à moi.

Arrête les trucs que tu fais
Fais attention, je ne plaisante pas.

Je t’aime, je t’aime
Je t’aime de toutes façons
Peu importe si tu ne veux pas de moi
Je suis à toi dès maintenant

Je t’ai ensorcelée
Car tu es à moi
Oh tu es à moi

L’amour cannibale

La version initiale de ce classique du rock est absolument délirante. Le whisky y est pour beaucoup. Même si on n’a pas lu les paroles, on a quelque peine à croire qu’il s’agisse, selon son auteur, d’une « gentille chanson d’amour ». À partir de cet enregistrement, Jalacy Hawkins (1929-2000) deviendra Screamin’ (« le hurleur ») Jay Hawkins, inventeur d’une « sous-espèce de rock’n’roll sauvage et macabre ». Il faut dire que « I Put a Spell on You » est un rare exemple de délire vocal, incluant des onomatopées, des grognements, des gémissements et des hurlements, un mélange à la fois hilarant et inquiétant.

 De multiples versions de cette chanson ont été réalisées dans les années 60, et jusqu’à nos jours avec celle de Marilyn Manson. Il faut signaler la performance du légendaire groupe de country rock Creedence Clearwater Revival, en 1969. C’est une interprétation qui dure deux fois plus longtemps que l’original, avec un long pont musical de toute beauté. L’ensemble a un côté à la fois insensé et tragique, pour ne pas dire bouleversant, d’où John Fogerty a eu la bonne idée de supprimer ce qui parle d’amour.

Les enchaînés

 En effet, tout cela a davantage à voir avec une scène de transe vaudou qu’avec de l’amour. Je t’ai jeté un sort, je t’ai envoûtée, je t’ai ensorcelée, autant de traductions acceptables : elles nous renvoient à un phénomène de possession. Mais de possession réciproque. D’une part, c’est l’homme qui, de son propre aveu, possède la femme par une sorte de sortilège, figuré ou réellement occulte. Il la considère explicitement comme sa propriété. D’autre part, lui-même est complètement dévoré par sa passion : il prétend qu’il appartient à la femme, qu’il l’aime quoi qu’il arrive, qu’elle possède son cœur. On se demande lequel est prisonnier de l’autre.

La raison du plus fort

 Cependant, tout va bien… tant que la fille file droit. Malheur à elle si jamais elle s’écarte du droit chemin ! Il l’a bien prévenue : Je ne plaisante pas ! Tu vas voir ce que tu vas prendre si tu as l’idée d’aller voir ailleurs ! Prisonniers réciproques, certes, mais la force est du côté du mâle et elle pourrait bien expliquer en partie les velléités d’évasion de la femme. La relation homme-femme n’est pas toujours facile, il est rare qu’elle se vive sans tensions, en tous cas sur la durée. C’est pourquoi, s’il n’y a pas de volonté commune de faire un bout de chemin vers l’autre, de se comprendre, de se supporter, de se pardonner, de se donner l’un à l’autre, l’échec est assuré. La relation amoureuse, dans la plupart des cas, a quelque chose de très primitif, d’autant plus que s’y mêle la concurrence : c’est le brame du cerf, la lutte pour le territoire, le partage des femelles les plus convoitées. Hélas, il existe des personnes somme toute assez nombreuses, qui fonctionnent davantage à l’instinct qu’aux nobles sentiments. Sans mise à distance des réflexes que peuvent susciter le dépit, la crainte ou la jalousie, le pire est à redouter.

 Une affiche d’Amnesty International sur les violences domestiques était ainsi libellée : « La violence envers les femmes est un sport universel ». À côté d’un lit conjugal, on y voyait un punching-ball sur lequel on aurait projeté en diapositive l’image d’une femme vieillissante. Le lieu de la tendresse peut se transformer en salle de torture, en chambre de haine. Le basculement se fait parfois instantanément. Dans « I Put a Spell on You », cette violence, on la sent prête à bondir, prête à ravager, prête à tuer même. Dans les crimes passionnels, le mécanisme est souvent celui-ci : si je ne peux pas t’avoir, alors personne ne t’aura : je te tue (et, éventuellement, je me suicide).

Du Déluge à la Croix

Certains ne manqueront pas d’objecter qu’après tout, le Dieu de la Bible connaît la jalousie. En effet, non seulement ce sentiment lui est fréquemment attribué (à tel point qu’il n’est pas utile de donner des références bibliques !), mais en plus il a des conséquences dévastatrices. La plus radicale, c’est le Déluge : « J’ai décidé de mettre fin à l’existence de toutes les créatures », dit l’Éternel à Noé. Pourquoi cela ? Parce que Dieu se sent trahi ? Certes, et telle est bien la triste réalité qui l’afflige depuis la création de l’être humain. Jaloux, fâché, il a de quoi l’être. N’a-t-il pas été traité par le mépris, lui, Dieu, le Créateur de toute chose et de tout être ? Certes. Mais dans ces conditions, ce Dieu n’est guère différent de Screamin’ Jay Hawkins : trahi, il se venge, sans faire de détail.

Alors, lisons un peu plus loin le texte de la Genèse : « J’ai décidé de mettre fin à l’existence de toutes les créatures car, à cause des hommes, la terre est remplie d’actes de violence »(1). Notons, d’une part, que Dieu préserve Noé et sa descendance (à partir de laquelle la violence recommencera peu à peu) ; d’autre part, qu’il jure ensuite de ne plus jamais détruire la terre jusqu’à la fin des temps(2). Notons surtout que le motif de cette destruction n’est pas son ego de Dieu souverain (ce qui aurait été légitime), mais la violence que les humains s’infligent entre eux.

Ce point sera réaffirmé autrement par Jésus. Lorsqu’un homme lui demande : « Maître, quel est, dans la Loi, le commandement le plus grand ? Jésus lui répondit : - Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le commandement le plus grand et le plus important. Et il y en a un second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même »(3).

 L’origine de ce qu’on appelle, non sans raison, la violence de Dieu, c’est au moins autant le mal perpétré contre ses créatures que contre sa personne. Or, dans notre chanson, rien n’est reproché à la femme menacée, sinon de ne pas être la chose de celui qui prétend l’aimer.

 En Jésus-Christ, Dieu se donnera à l’humanité pour la sauver de sa violence et de sa méchanceté. Alors qu’ici, rien ne relève du plus petit commencement de don de soi. Prendre, posséder, garder pour garder. Et tout cela avec un parfum meurtrier et suicidaire qui ne peut qu’entraîner une double ruine. Il n’y a pas de salut dans la possession de l’autre. Quelqu'un, rappelant que « I Put a Spell on You » avait été interdite de radio, parlait d’« interprétation cannibale ». On ne saurait mieux dire.

1. Genèse 6.13.

2. Genèse 8.22.

3. Matthieu 22.36-39.

Voir le clip.

Les paroles : 

I put a spell on you 
’cause you’re mine

You better stop the things you do 
I ain’t lyin’
No I ain’t lyin’

You know I can’t stand it
You’re runnin’ around
You know better daddy
I can’t stand it cause you put me down

I put a spell on you
Because you’re mine
You’re mine

I love ya
I love you
I love you
I love you anyhow
And I don’t care
If you don’t want me
I’m yours right now

You hear me
I put a spell on you
Because you’re mine

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Commentaires

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08 mai, à 15:43
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