Chapitre 2 - L’athéisme au cours de l’histoire

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Chapitre 2 - L’athéisme au cours de l’histoire

Si l’étymologie du mot « athée » est bien grecque, le terme n’avait pas la même portée dans l’Antiquité qu’aujourd’hui. On l’utilisait surtout pour désigner de façon péjorative les personnes qui n’adoraient pas les divinités communément admises dans la société. En 399 avant J.-C. un procès a été intenté à l’égard de Socrate : les chefs d’accusation mentionnent « ne pas reconnaître les mêmes dieux que l’État » et « corrompre la jeunesse ». Il est intéressant de constater que c’est pour des raisons semblables que quatre siècles plus tard, l’on a également affublé les premiers chrétiens du terme athées. Pourquoi ? Parce qu’ils ne croyaient pas aux dieux païens, et en particulier, parce qu’ils ne se prosternaient pas devant l’empereur divinisé !

L’Antiquité

Cependant, il est légitime de faire remonter les sources de l’athéisme à l’Antiquité dans la mesure où les philosophes n’ont pas fait appel à Dieu (ou aux dieux) pour expliquer la vie. Au 5ème siècle avant Jésus-Christ, Leucippe serait à l’origine de l’atomisme, l’idée que la matière est composée de particules si minuscules que l’on ne peut pas les couper et les diviser, ce qui est le sens même du mot atome en grec. Il a donc décrit un univers matérialiste où rien n’arrive par hasard, car les atomes n’ont que des mouvements rationnels. De son côté, Aristote (384-322 av. J.-C.) a vu en Dieu la force qui a mis en mouvement cette matière sans y intervenir par la suite.

C’est Démocrite, au début du 4ème siècle avant Jésus-Christ, qui a vulgarisé cette conception de l’atomisme, de même que Lucrèce, en latin, trois siècles plus tard dans son grand poème De rerum natura (De la nature des choses). Dans cette œuvre Lucrèce soutient que les humains ne sont que des êtres matériels, que par conséquent ils ne peuvent survivre à la destruction de leur corps ; toute religion qui affirme le contraire n’est que superstition. Son objectif était de transmettre la philosophie épicurienne dans le monde romain, un idéal de bonheur terrestre, souvent à tort perçu comme carpe diem (« Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain »). En effet il ne s’agit pas d’un hédonisme, d’une jouissance du seul moment présent (par exemple l’ivresse et d’autres excès dont on regrettera les conséquences par la suite), mais du bonheur tranquille que l’on savoure dans le présent, car le futur est incertain et notre corps disparaîtra inévitablement. Il n’y a donc pas lieu de craindre le jugement divin après notre mort. Cependant, ces auteurs ne se prononcent pas sur l’existence de Dieu. Cette approche de la vie a eu une influence majeure dans le développement de l’humanisme moderne.

Le mot « athée »

Le mot « athée » se trouve une fois dans la Bible, dans la lettre aux Éphésiens (2.12) où l’apôtre Paul s’adresse aux chrétiens d’origine non juive, et décrit leur situation avant la venue de Jésus dans le monde : « En ce temps-là, vous étiez sans Messie, vous n’aviez pas le droit de faire partie du peuple d’Israël, vous étiez étrangers aux alliances conclues par Dieu pour garantir sa promesse, sans espérance et sans Dieu (atheoi) dans le monde ». Paul n’ignore pas que ces goyim (non-Juifs) ne manquaient pas de divinités, mais il affirme qu’ils ne connaissaient pas le seul vrai Dieu. Ils étaient donc privés de Dieu, « sans Dieu » : c’est un constat plutôt qu’un reproche.

Il faut attendre le milieu du 16ème siècle avant de trouver le terme « athée » en français dans son usage moderne. Calvin s’en sert dans son Institution de la religion chrétienne(1) : il évoque une « diversité confuse » de personnes qui ont « encouragé les épicuriens et les athées profanes, qui méprisent la religion, à faire preuve d’audace et à rejeter tout sentiment de Dieu. En voyant les plus sages et les plus prudents aux prises avec des opinons contraires, ils n’ont point fait de difficulté (…) pour déduire que les hommes cherchent, sans raison et follement, bien des tourments en se préoccupant d’un Dieu qui n’existe pas. Ils ont pensé que cela leur était permis, parce qu’il vaut mieux nier Dieu de façon claire et nette que de forger des dieux incertains et, ensuite, soulever des discussions sans issue ».

Voltaire

Il est intéressant de constater que, paraît-il, personne ne s’est attribué le mot « athée » à lui-même pour s’identifier comme tel avant le 18ème siècle ! De toute façon, il serait faux de penser que tous les philosophes de ce « siècle des Lumières » étaient athées. Voltaire en est un bon exemple. Il se disait « théiste » et exprimait clairement sa conviction de l’existence de Dieu :

« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer

Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger ».

En revanche il combat la religion et la superstition : c’est le sens de la célèbre expression que l’on trouve à la fin de ses lettres au sujet de l’affaire Calas(2) : « Écrasez l’infâme », par laquelle il désignait tant les catholiques que les protestants de l’époque. C’est bien le cléricalisme et l’intolérance qu’il combat en proposant une « religion pure » et sans dogmes, comme il l’explique dans l’article « Théisme » de son « Dictionnaire philosophique portatif » :

Le théisme est une religion répandue dans toutes les religions ; c’est un métal qui s’allie avec tous les autres, et dont les veines s’étendent sous terre aux quatre coins du monde (…).

Il n’y a point de pays où il y ait plus de ces adeptes qu’en Angleterre. Il y avait, au dernier siècle, beaucoup d’athées en ce pays-là, comme en France et en Italie. Ce que le chancelier Bacon avait dit se trouve vrai à la lettre, qu’un peu de philosophie rend un homme athée, et que beaucoup de philosophie mène à la connaissance d’un Dieu. Lorsqu’on croyait, avec Épicure, que le hasard fait tout, ou avec Aristote, et même avec plusieurs anciens théologiens, que rien ne naît que par corruption, et qu’avec de la matière et du mouvement le monde va tout seul, alors on pouvait ne pas croire à la Providence. Mais depuis qu’on entrevoit la nature, que les anciens ne voyaient point du tout ; depuis qu’on s’est aperçu que tout est organisé, que tout a son germe ; depuis qu’on a bien su qu’un champignon est l’ouvrage d’une sagesse infinie aussi bien que tous les mondes ; alors ceux qui pensent ont adoré, là où leurs devanciers avaient blasphémé (…).

Bien des gens demandent si le théisme, considéré à part, et sans aucune autre cérémonie religieuse, est en effet une religion. La réponse est aisée (…) Mais celui qui pense que Dieu a daigné mettre un rapport entre lui et les hommes, qu’il les a faits libres, capables du bien et du mal, et qu’il leur a donné à tous ce bon sens qui est l’instinct de l’homme, et sur lequel est fondée la loi naturelle, celui-là sans doute a une religion, et une religion beaucoup meilleure que toutes les sectes qui sont hors de notre Église ; car toutes ces sectes sont fausses, et la loi naturelle est vraie (…).

Qu’est-ce qu’un vrai théiste ? C’est celui qui dit à Dieu : Je vous adore, et je vous sers ; c’est celui qui dit au Turc, au Chinois, à l’Indien, et au Russe : Je vous aime ». 

Descartes

Ce n’est donc pas auprès de Voltaire qu’il faut chercher un appui pour l’athéisme. Pas plus que chez Descartes un siècle auparavant, alors que beaucoup d’athées contemporains se disent « cartésiens » en raison du principe du doute systématique que Descartes a développé. En tant que mathématicien, il a cherché à appliquer la méthode rationnelle de cette discipline à la philosophie en procédant à une « méthode » qui permet de s’avancer dans la connaissance au moyen de l’intuition(3) et de la déduction. En s’appuyant sur cette méthode, Descartes propose...

1. Livre 1, chapitre 5. Ouvrage de Jean Calvin, mis en français moderne par Marie de Védrines et Paul Wells, paru chez Excelsis Kerygma (2009).

2. En 1762, Jean Calas, riche marchand d'étoffe toulousain, a été condamné à la torture et à la mort pour meurtre présumé dans un contexte de conflit religieux. Voltaire intervient par un pamphlet et la mémoire de Calas est réhabilitée par le Conseil du roi en 1765.

3. L’intuition dans le sens d’une connaissance directe ou immédiate qui permet de saisir la vérité d’une idée de manière claire et distincte.

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