Chapitre 4 - Les enjeux

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Chapitre 4 - Les enjeux

« Dieu est mort, Marx est mort et moi-même, je ne me sens pas très bien... » (Woody Allen). Derrière la plaisanterie se cache une vraie question : quelles sont les conséquences de l’athéisme ? Serions-nous prêts à les assumer ? Serions-nous capables de vivre de façon cohérente avec cette prise de position ?

Blaise Pascal dévoile ses angoisses devant des questions qui semblent sans réponse quant à l’existence de sa propre personne dans l’immensité de l’univers :

« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme ; et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé, et de toute celle qui me suit. 

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? »

Et c’est suite à cette réflexion qu’il aborde la question de Dieu :

« Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu’il a secoué le joug, qu’il ne croit pas qu’il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu’il se considère comme seul maître de sa conduite, qu’il ne pense à en rendre compte qu’à soi-même ? (…) Pense-t-il nous avoir bien réjouis de nous dire qu’il doute si notre âme est autre chose qu’un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d’un ton de voix fier et content ? Est-ce donc une chose à dire gaiement ; et n’est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste ? »

Pour Pascal, on a le droit, bien entendu, de « secouer le joug » et de se proclamer athée et libre… mais c’est une chose à dire tristement, car, du coup, on renonce à tout ce qui donne un sens à notre existence.

Deux penseurs français du 20ème siècle ont fait le même constat :

« L’existentialisme, au contraire, pense qu’il est très gênant que Dieu n’existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible ; il ne peut plus y avoir de bien a priori, puisqu’il n’y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser (…). En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent, l’homme est délaissé parce qu’il ne trouve, ni en lui, ni hors de lui, une possibilité de s’accrocher » (Jean-Paul Sartre dans L’existentialisme est un humanisme, 1946).

« L’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part » (Le célèbre biochimiste Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité, 1970). 

Et encore plus récemment, André Comte-Sponville a écrit : « Bref, Pascal, Kant et Kierkegaard ont raison : un athée lucide ne peut pas échapper au désespoir »(1)

On voit mieux en quoi Michel Onfray se démarque des autres penseurs quand il écrit que l’athéisme est une « philosophie cohérente qui rend absolument compte de tout le réel ». En tout cas, il existe un certain consensus philosophique que l’athéisme doit se faire une raison de l’impossibilité de trouver un sens à la vie ou une ligne morale cohérente. À moins de conclure, comme Onfray, que cela ne fait pas partie du réel…

Penchons-nous donc sur ces deux questions – le sens de la vie et le bien-fondé de l’éthique.

« Sans Dieu il n’y a pas de sens à la vie possible » 

Écoutons de nouveau Blaise Pascal qui expose cette idée de façon imagée et parlante :

« En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi de semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non. Et sur cela ces misérables égarés ayant regardé autour d’eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s’y sont donnés, et s’y sont attachés ».

Je retiens trois choses de ce petit texte :

D’abord Pascal exprime une angoisse métaphysique devant l’univers muet, qui ne fournit aucun indice quant à la raison pour laquelle nous nous trouvons sur cette planète minuscule dans un univers si gigantesque. L’angoisse, ou des mots équivalents reviennent continuellement aujourd’hui dans les discours philosophiques ou populaires – aliénation, Angst, anxiété, effroi. C’est le sujet d’innombrables films, romans, compositions musicales, et autres œuvres d’art. 

Ensuite, et paradoxalement, tout le monde « n’entre pas en désespoir ». Il y a de quoi s’émerveiller dans ce monde, en vivant pleinement l’ici et le maintenant. Tout le monde n’est pas malheureux tout le temps : il paraît même que 31 % des Français s’estiment « très heureux » selon un rapport « Le portrait social des Français dans l’Europe » publié par le Centre d’analyse stratégique en 2007. Cela place la France au 8ème rang européen, les plus heureux étant les Danois (49 %) et les moins heureux les Slovaques (10 %).

Enfin pourquoi, selon Pascal, n’entrent-ils pas en désespoir ? Parce qu’ils s’attachent à des « objets plaisants » qui les aident à ne pas y penser. Il évoque le joueur de tennis (le jeu de paume comme on l’appelait à l’époque), qui ne réfléchit pas à la mort de son épouse et de son fils, car il est tout occupé à renvoyer la balle de son adversaire. Et que dire du temps passé aujourd’hui à participer à des réseaux sociaux ou à écouter la musique dans son casque ou à jouer à des jeux en ligne ? Autant d’avatars (certainement inconscients) du carpe diem de la philosophie antique, en passant par la Renaissance (par exemple, le poème de Ronsard « Mignonne, allons voir si la rose » qui invite la jeune fille à profiter de sa jeunesse…) jusqu’à la culture contemporaine YOLO (acronyme de la phrase anglaise « You only live once »/« On ne vit qu’une fois »). Mais il faut reconnaître que c’est une philosophie du beau temps, pas pour les tempêtes de la vie. Que faire devant la catastrophe naturelle, devant la maladie, devant la mort ? 

Il est vrai qu’un nombre considérable de personnes sont animées d’idéaux, voire d’idéologies qui les poussent à l’action, ce qui les amène à voir plus loin que le seul moment présent. Mais comment savoir si cette action est juste ? Sur le plan politique, on se bat à droite, à gauche et au centre. Sur le plan de l’écologie, les discussions entre amis sont parfois virulentes sur les moyens à mettre en œuvre. Or, j’admets bien qu’il faut se donner à la réflexion parce que les réponses ne tombent pas toutes du ciel. Mais la question n’est pas là. Au fond, derrière ces questions, il y a une vision du monde, un paradigme, qui oriente les réponses que l’on va adopter – et comment savoir si cette Weltanschauung(2) est satisfaisante ?

En termes philosophiques, il faudrait la transcendance pour donner sens à notre immanence. Autrement dit, ce que nous observons et ce que nous vivons n’ont de sens que lorsqu’ils sont interprétés, et pour cela il faut une explication qui transcende l’immédiat. Saint Anselme l’écrivait déjà au 11ème siècle : « Credo ut intelligam » – je crois afin de comprendre. Beaucoup plus récemment C.S. Lewis l’a exprimé de façon saisissante : « Je crois au christianisme comme je crois que le soleil s’est levé, non seulement parce que je le vois, mais parce que, grâce à lui, je vois tout le reste ».

L’hypothèse du matérialisme qui considère que la matière est la seule réalité n’a pas les moyens de donner ce sens à la vie. On observe très clairement ces limites avec la démarche scientifique, qui ne concerne que le mesurable et qui, par conséquent, ne peut répondre qu’à la question « comment ? » et jamais à la question « pourquoi ? » En revanche, le christianisme insiste sur le fait que nous nous trouvons effectivement dans une histoire linéaire qui a une finalité. Par conséquent nos actions ont une valeur réelle : comme l’apôtre Paul l’écrit aux chrétiens de Corinthe : « C’est pourquoi, mes chers frères, soyez fermes, ne vous laissez pas ébranler, travaillez sans relâche pour le Seigneur, sachant que la peine que vous vous donnez au service du Seigneur n’est jamais inutile »(3)

« Sans Dieu il n’y a pas de morale possible »

Avouons dès le départ que cette expression peut faire grincer les dents ! Le mot « morale » est connoté. On n’aime pas les gens qui cherchent à « faire la morale ». Tout cela est trop négatif : le peuple français est épris de liberté ! Et nul ne peut nier que les Églises ont trop souvent proposé une liste d’interdits qui n’a rien à voir avec l’Évangile. Je fais remarquer au passage que Jésus a critiqué beaucoup plus sévèrement les responsables religieux pour leurs discussions sans fin sur la thora, que les « gens de mauvaise vie » ! Exemple : « Malheur à vous, spécialistes de la loi et pharisiens hypocrites ! Vous vous acquittez scrupuleusement de la dîme sur la menthe, l’anis et le cumin, mais vous laissez de côté ce qu’il y a de plus important dans la Loi, c’est-à-dire la justice, la bonté et la fidélité »(4).

Cela dit, il faut néanmoins se poser la question : que voulait dire Dostoïevski dans son livre Les frères Karamazov quand il a écrit : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». Faut-il prendre ce constat positivement ou négativement ? Certains libres-penseurs le voient comme une invitation à vivre debout (c’est-à-dire sans fléchir le genou devant Dieu) et réclament donc la liberté. Mais la liberté totale n’existe pas – et pour être franc, il me semble que cette liberté est bien souvent comprise dans un sens uniquement hédoniste, car même un athée anarchiste ne voudrait pas être l’objet de violence gratuite de la part d’un voyou. De toute façon, il est clair que dans le contexte de son roman, Dostoïevski l’évoque face à la légitimité du meurtre ! Au fond, on peut se demander au nom de quoi les valeurs d’un individu seraient plus recevables que celles des autres. Louis Schweitzer explicite ainsi l’enjeu :

« Je ne veux évidemment pas dire qu’il n’est plus possible de reconnaître, sans Dieu, que le mal est mal. Je dis simplement que l’on peut s’engager sur des choix personnels, mais que ceux-ci resteront personnels, même s’ils sont partagés par une foule de gens. Quand Dieu est absent, il n’y a plus alors de transcendance pour fonder des valeurs de manière absolue. Le mal n’est plus un mal en soi, il est ce que je trouve – pour les meilleures raisons du monde sans doute – mal. Je pourrai bien sûr essayer de fonder philosophiquement une éthique, tenter de discerner ce qui est bien ou ce qui est mal et les poser comme des absolus. Mais n’importe quelle autre approche pourra être défendue de manière semblable. Encore une fois, si le ciel est vide, le bien et le mal n’existent plus que par rapport aux humains et en fonction de leurs approches personnelles »(5)

Le chrétien(6) pense que le Créateur de l’univers a voulu que les êtres humains existent et qu’en tant que « fabricant » il nous a donné le mode d’emploi de nos relations les uns avec les autres et avec lui-même. C’est la raison pour laquelle le croyant est convaincu qu’il n’y a rien de mieux pour lui et pour l’humanité que de reconnaître l’universalité et le bien-fondé des principes moraux inspirés par la Bible. 

Le christianisme présente également une analyse de la condition humaine très réaliste qui explique, à la fois, la valeur immense de chaque humain « créé à l’image de Dieu », et sa misère suite à son désir ridicule d’autonomie vis-à-vis de son créateur (ce qui est le vrai sens du mot « péché » dans la Bible). Comme Pascal le fait remarquer : « Nulle secte des philosophes l’a dit. Nulle n’a donc dit vrai ». Par conséquent, le chrétien peut dénoncer le mal (qui existe vraiment) sans pour autant mépriser qui que soit. De son côté, l’athée cohérent doit se rendre à l’évidence qu’il a peu de moyens de désapprouver quelque action que ce soit, sauf sur le plan horizontal, humain (le contrat social de Rousseau par exemple), en cherchant l’intérêt général malgré la difficulté de bien le cerner.

Et c’est là que surgit de toute façon une nouvelle difficulté : ceux qui sont en charge des lois constatent que l’intérêt particulier (transformé de plus en plus en « droits ») a tendance à l’emporter sur l’intérêt général. 

Un dernier mot avant de quitter le sujet de l’éthique. Il me semble nécessaire de corriger une idée fausse très répandue : non, le message biblique ne se cantonne pas à une liste d’interdits. Bien au contraire. Il s’agit plutôt de l’intervention de Dieu au cours de l’histoire. Le diagnostic des maux de l’humanité que propose la Bible part de la déclaration d’indépendance des hommes et des femmes à l’égard de leur Créateur. Cependant, l’image de Dieu en eux n’a pas totalement disparu – fort heureusement – d’où l’intuition quasi universelle de la primauté de l’amour et de la solidarité sur la violence. Et la Bonne Nouvelle (c’est le sens même du mot « Évangile ») qu’annonce la Bible, c’est que Dieu a pris l’initiative de prendre un corps humain en la personne de Jésus. L’aboutissement de cette incarnation a été sa mort violente par le moyen de la croix. Les chrétiens affirment que cette mort est en fait un sacrifice consenti à leur place pour qu’ils soient réconciliés avec le Père. Le pardon de la rébellion humaine est ainsi offert gratuitement à chaque être humain, sans aucune autre condition que d’en reconnaître son besoin. On est à mille lieues de la « morale » ou de la religiosité qui cherche à faire oublier les fautes commises par l’effort d’observer scrupuleusement toute une liste de règles.

Mais il reste une question fondamentale : est-ce que tout cela est vrai ? C’est ce que nous allons voir brièvement au cours des deux prochains chapitres.

1. L’esprit de l’athéisme, page 63.

2. Terme allemand qui signifie conception ou vision ou représentation du monde.

3. 1 Corinthiens 15.58

4. Matthieu 23.23. Les pharisiens formaient un courant religieux de l’époque de Jésus : ils étaient très attachés à l’observation des coutumes juives.

5. Si Dieu existe, pourquoi le mal ? Editions Farel 2005.

6. Nous utilisons le terme chrétien non pas dans son sens sociologique mais pour définir la personne qui par choix personnel a décidé de confier sa vie à Jésus-Christ. Elle reconnait que le Christ est venu dans le monde pour être son « Seigneur » – ce qui implique qu’elle veut désormais respecter son enseignement – et son « Sauveur ». Elle reconnaît ainsi que la mort de Jésus sur la croix était le moyen d’être pardonnée de ses fautes.

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