Dieu et César

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Dieu et César

Rendez donc à César ce qui revient à César, et à Dieu ce qui revient à Dieu.
Évangile selon Matthieu(1).

Cette phrase de Jésus intervient dans un contexte polémique. La tension est palpable. Ses adversaires viennent à lui drapés d’un manteau d’hypocrisie et lui pose une question piège :

Maître, nous savons que tu dis la vérité et que tu enseignes en toute vérité comment Dieu nous demande de vivre. […] Dis-nous donc ce que tu penses de ceci : A-t-on, oui ou non, le droit de payer des impôts à César ?

Les adversaires en question se composent d’une part d’hérodiens et d’autre part de pharisiens. Les hérodiens sont de fervents partisans du roi Hérode et de sa politique de collaboration à l’égard de l’occupant romain. Les pharisiens enragent au contraire contre Rome. Comme la majorité des Juifs de leur temps, ils soupirent après une délivrance nationale. Ils attendent la venue du messie qui viendra chasser ces étrangers de leur terre et rétablir le règne de Dieu en Palestine. Ces ennemis irréductibles s’associent ici pourtant pour faire tomber ce Christ qui menace leurs certitudes et leurs intérêts.

Jésus connaît leurs intentions. Il n’est pas dupe. En effet, si Jésus répond sans détour et sans précaution qu’il est légitime de payer l’impôt à Rome, il risque alors de s’attirer les foudres du peuple et celles des autorités juives(2). Mais de l’autre côté, s’il répond non, les hérodiens se feront le malin plaisir de rapporter la chose à Rome. Jésus risquerait alors une condamnation immédiate pour rébellion à l’égard de l’empire.

Il faut reconnaître que le complot est plutôt bien ficelé et que la situation semble sans issue pour lui. Il se trouve réduit à choisir entre deux loyautés. Dieu ou César avec pour chacune des options des ennemis à la clé… Mais Jésus va apporter une réponse géniale en refusant de se laisser enfermer dans l’alternative. Il établit à cette occasion une vérité clé. Il demande à ses adversaires une pièce destinée au paiement de l’impôt. Sur cette pièce figure un portrait de l’empereur accompagné d’une inscription : Fils d’un Dieu, inscription scandaleuse pour un juif(3) ! L’autorité romaine, pour ne pas accroître les tensions en Palestine, acceptait pour le commerce local et la vie quotidienne de mettre en circulation des pièces sans ce portrait et sans mention de la filiation divine de l’empereur. Cependant, concernant le paiement de l’impôt impérial, César était intraitable. Il exigeait qu’il se fasse avec les pièces consacrées à son effigie, symbole fort de ses prétentions souveraines.

C’est dans ce contexte que la réponse de Jésus prend tout son sens. C’est là qu’elle est géniale, renversante ! Jésus parvient à valoriser en une formule l’autorité de César tout en lui assignant des limites claires. En rendant à César ce qui revient à César, en lui restituant les pièces qui lui appartiennent, il encourage les Juifs à participer à l’effort collectif et à servir le bien commun de la cité des hommes. Et il faut souligner au passage le bon travail qu’accomplissait Rome à l’époque. Même si ce fut trop souvent par la violence des armes, il faut réaliser la gloire et le rayonnement de cet empire. Il est utile d’avoir à l’esprit combien le christianisme naissant a d’ailleurs été au bénéfice de la pax romana. Il a bénéficié de voies de communication formidables, d’une belle liberté de circulation des idées et d’un climat de sécurité global inégalé jusqu’alors. Mais attention – dit Jésus dans le même mouvement – veillez aussi à Rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Rendez-lui la reconnaissance et l’amour qui lui sont dus. À chacun sa place et il remet l’empereur à sa place. À chacun sa sphère et il le cantonne à la sienne. Il y a là une pointe critique évidente à l’égard des prétentions de l’empereur à la divinité. Une pique à l’égard de ses prétentions à l’empire sur les consciences. Le message est clair : ce n’est pas l’image de César que les croyants sont appelés à adorer dans la mesure où chacun d’entre nous, César y compris, est créé à l’image de Dieu, lui qui est la source et l’horizon de nos vies. Alors oui nous dit Jésus, oui au pouvoir temporel de César mais attention à ne pas faire de la réalité politique le tout de l’existence. Attention aux idoles. César ne saurait prendre la place de Dieu.

En restituant ainsi à l’autorité légitime ces pièces frappées d’ambiguïté, les auditeurs du Christ sont encouragés à accomplir leur devoir citoyen mais sans pour autant trahir leur intégrité spirituelle. Jésus refuse le conflit de loyauté qui lui était tendu comme un piège. Il refuse par cette phrase l’opposition inextricable entre Dieu et César. Finalement entre l’un et l’autre nul n’est besoin en situation normale(4) de choisir. Tout simplement parce qu’ils ne s’inscrivent pas sur le même plan.

En rupture radicale avec la pensée antique(5), le Christ annonce et prépare, en distinguant ce qui appartient à César et ce qui appartient à Dieu, la séparation de la sphère temporelle et de la sphère spirituelle – deux royaumes, deux cités qui se partagent des compétences différentes. La sphère spirituelle étant celle de l’intimité, de la liberté irréductible, de l’intériorité morale et spirituelle librement partagée. Elle est l’empire de la conscience individuelle. La sphère temporelle est, elle, l’empire de la loi commune. Elle est la condition du bien commun et doit se contenter, ce qui n’est pas rien, de réguler l’extériorité des rapports sociaux, de permettre la vie commune.

La réponse de Jésus va sidérer ses adversaires et les laisser sans voix. Avec le recul des siècles, elle nous sidère par son étonnante modernité.

1. Évangile selon Matthieu, chapitre 22, verset 21.

2. Il faut concevoir ici l’impôt comme le symbole fort de la prétention de Rome à être propriétaire du peuple élu.

3. Richard T. France, l’Évangile de Matthieu, Édifac, Vaux-sur-Seine, 2000, p.125.

4. Il est des situations où le chrétien est appelé, par sa foi, à un devoir de résistance devant l’autorité illégitime. Nous pensons spontanément à l’exemple lumineux du pasteur André Trocmé, connu pour avoir organisé au Chambon-sur-Lignon la protection d’un très grand nombre de juifs contre le nazisme.

5. Certains soulignent que la pensée politique du Christ est néanmoins préparée par l’Ancien Testament. En effet, il y avait en Israël le principe d’une séparation radicale entre le roi et le prêtre. Cette séparation des pouvoirs nette entre les détenteurs du pouvoir politique et religieux intervient en rupture avec les pratiques du proche -orient ancien dans lesquelles le pouvoir politique était divinisé (le pharaon en Égypte par exemple).

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