La laïcité sur le terrain - Interview de Franck Meyer

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Franck Meyer est Président du Comité Protestant Évangélique pour la Dignité Humaine (CPDH). Il est également maire de sa commune à Sotteville-sous-le- Val (Seine-Maritime) et porte-parole du Collectif des maires pour l’enfance. C’est au titre de cet engagement citoyen que nous sommes allés le questionner sur le terrain de la laïcité.

La laïcité sur le terrain - Interview de Franck Meyer

Franck Meyer, il arrive que nous entendions des sons de cloche bien différents autour de la laïcité… Mais qu’évoque pour vous au juste cette notion ?

La laïcité est pour moi tout simplement à la fois une modalité et un principe d’organisation des pouvoirs publics qui doivent garantir au mieux l’intérêt général, ainsi que la liberté de conscience et de religion. Mais à la lumière de son étymologie la plus intime – le mot laos qui a donné laïc et qui désignait le peuple en le distinguant des prêtres –, j’aimerais d’abord pointer le fait que le principe de laïcité est avant tout un principe au service du peuple. Un principe au service des individus et de leur vie en société, et surtout en direction de l’indépendance et de leur liberté à l’égard de toute religion ou idéologie qui voudrait imposer son hégémonie. C’est d’abord cela pour moi la laïcité : une disposition en faveur du peuple et de ses libertés fondamentales.

Vous qui, en tant que maire, êtes sur le terrain de la laïcité au quotidien, quels sont pour vous les principaux défis liés à l’application et au vécu de la laïcité par nos concitoyens ?

Nous avons, à mon sens, un double défi à relever. Le premier, c’est de ne pas faire de la laïcité une arme de lutte contre la liberté de pensée, de conscience ou de religion, car la laïcité n’est pas une religion, mais c’est la liberté d’en avoir une. Or, l’une des tentations qui existent en France depuis le 19ème siècle est de faire de la laïcité un mode d’expression anticlérical, voire antireligieux. Cette forme de laïcité connaît depuis la Révolution française des temps de résurgence qui l’ont chaque fois radicalisée et surtout dénaturée.

L’autre défi est celui du respect d’autrui, celui du vivre ensemble dans une société où les communautarismes de tous genres ont tendance à vouloir se faire reconnaître pour mieux prétendre à un traitement de faveur. Ce n’est plus notre appartenance commune à l’humanité qui est mise en avant, mais notre appartenance à tel ou tel groupe d’individus ou à tel ou tel groupe philosophique ou religieux. L’État tolérant pour tous les cultes – définition de la laïcité du dictionnaire Littré en 1877 – ne signifie pas que l’État tolère n’importe quoi ! Il y a des interdits qui doivent être clairement exprimés et affichés, des principes qui gouvernent notre humanité commune, à la manière des « dix commandements » dans l’Ancien Testament. Il me semble en effet qu’il y a des valeurs et des principes qui doivent être clairement assumés, à l’instar des déclarations de Jésus dans les évangiles, par exemple la fameuse maxime universelle : « Ne faites pas aux autres le mal que vous ne voudriez pas que l’on vous fasse ». Ces recommandations méritent d’être reconnues comme le fondement de toute éthique et vie sociale commune. Et le risque du communautarisme est celui d’une fragmentation du pacte social, d’une société où nous devenons étrangers et sourds les uns aux autres. C’est l’idée même de l’humanité qui est alors remise en cause.

En lien avec ces défis que vous pointez, quelles sont les situations concrètes avec lesquelles vous vous débattez dans votre commune au quotidien ?

J’ai reçu récemment un courrier virulent de l’un de mes administrés qui avait lu dans le journal communal, au sein de la rubrique agenda du mois, une annonce relative à un événement organisé par une Église chrétienne. Il réagissait au nom de la laïcité et estimait que ses impôts n’avaient pas à financer cette annonce. Je lui ai téléphoné (c’est bien mieux que d’écrire !) et nous nous sommes expliqués. Il m’a dit qu’il était un enseignant de la République (ce que j’étais aussi !) et, après l’avoir écouté, j’ai pu lui préciser les points de ses déclarations avec lesquels j’étais d’accord… Mais aussi lui expliquer qu’un événement qui participe à la vie culturelle et sociale de la commune peut trouver sa place dans l’agenda du mois, qu’il soit organisé par des croyants ou des non-croyants.

Chaque année, je suis d’ailleurs sollicité, en tant qu’élu, mais aussi comme président du Comité Protestant Évangélique pour la Dignité Humaine (CPDH), afin d’aider des communautés chrétiennes qui font souvent face à des intimidations – j’emploie le mot à dessein – de la part d’élus locaux qui voudraient leur interdire toute liberté de religion ou d’expression. Cela va du pinaillage administratif à l’abus de pouvoir en passant par des argumentations injustifiées en matière d’urbanisme, en lien avec des déclarations de travaux ou des demandes de permis de construire. Ainsi, certains maires se cachent derrière la laïcité pour imposer leur athéisme ou manifester leur hostilité à telle ou telle croyance.

Vous arrive-t-il, en tant qu’élu local, de connaître parfois un conflit de loyauté entre le service de l’intérêt général et vos convictions intimes ? Ou la foi est-elle, au contraire, un atout pour le service du bien commun ?

Oui, la foi en Jésus-Christ est un atout au service du bien commun. Je voudrais citer ici Blaise Pascal :

« Il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui peut l’en guérir ».

Par le Christ, je ne suis ni dans l’arrogance et la toute-puissance de celui qui prétendrait agir au nom de Dieu, ni dans le désespoir d’une vie condamnée par le mal. Mes convictions me portent vers la recherche et le service du bien commun. La grâce de Dieu me permet de l’approcher. C’est vrai que mes convictions peuvent entrer en conflit avec certaines lois de mon pays, mais dans ce cas il vaut mieux, comme le dit l’Évangile, obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes et défendre l’espérance que Dieu a mise en nous.

Mais la notion en droit français de clause de conscience, et qui est très présente en droit nord-américain, n’est-elle pas là pour éviter précisément ce type de conflit intérieur ? Est-elle à votre sens suffisamment développée en France ?

Avant de parler de clause de conscience, qui permet effectivement dans des situations précises, et un contexte défini par la loi, de se soustraire personnellement à l’exigence d’application d’une loi, pour raison de conscience, il faut souligner avec force que la constitution française reconnaît à chacun de ses citoyens le droit à la liberté d’opinion et de conscience. La déclaration faite par le Président de la République lors du 95e congrès des maires de France, à propos du mariage entre personnes de même sexe est significative à cet égard :

« Les maires sont les représentants de l’État, ils auront, si la loi est votée, à la faire appliquer. Mais je le dis aussi vous entendant : des possibilités de délégation existent. Elles peuvent être élargies et il y a toujours la liberté de conscience. La conception de la République vaut pour tous les domaines, et d’une certaine façon, c’est la laïcité, c’est l’égalité : c’est-à-dire que la loi s’applique pour tous, dans le respect néanmoins de la “liberté de conscience”(1) ».

Le Président a raison. Le problème c’est que, cédant à certaines pressions, il n’a pas respecté ce qu’il a lui- même affirmé et, par la plume de son premier ministre(2), a qualifié le refus de célébrer le mariage entre personnes de même sexe de voie de fait, exposant ainsi les maires objecteurs de conscience à des sanctions pénales(3) et disciplinaires(4). Je prends ici le sujet du mariage pour tous, qui constitue un exemple emblématique, mais il existe bien d’autres cas d’espèce qu’il serait trop long d’énumérer ici… Mais oui je crois qu’aujourd’hui, la liberté de conscience est véritablement en danger. Il faut la défendre, cette liberté. Croyants et non-croyants ensemble. C’est pourquoi de nombreux recours juridiques ont lieu actuellement sur ce sujet dans plusieurs pays d’Europe et en France en particulier.

Pour finir, quels sont, selon vous, les principaux chan- tiers de la laïcité pour les prochaines années ?

La laïcité se crispe actuellement. Certains la brandissent comme un étendard, d’autres veulent en faire un principe agnostique de vie sociale. Elle ne doit être ni l’un ni l’autre. Il nous faut retrouver des équilibres que nous avons perdus ou bien que nous n’avons peut-être jamais su clairement définir et accepter. L’urgence est au recentrage de la laïcité sur sa double raison d’être : l’organisation civile et non religieuse de l’État et la garantie des droits de l’homme, qui nous permet de vivre ensemble en nous préservant du despotisme. La chasse aux symboles, aux signes ou aux références religieuses dans laquelle la loi tombe parfois, débouche sur une acculturation déplorable, une censure indigne et c’est une dangereuse ornière de laquelle il est urgent de sortir.

1. Allocution de François Hollande du 20 novembre 2012. Association des maires de France, discours du 95e congrès n°2 diffusé le 21 novembre 2012, p. 22.

2. Circulaire aux préfets, le 13 juin 2013.

3. Cinq ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende, art.432-1 et 432-7 du Code pénal.

4. Suspension, révocation, art.L.2122-16 du Code général des collectivités territoriales.

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