La laïcité sur le terrain - Interview de François Clavairoly

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Pasteur de l’Église Protestante Unie de France (EPUdF), François Clavairoly s’est longtemps engagé en faveur du dialogue interreligieux, animé par le souci d’œuvrer en faveur de la paix entre les communautés. Il est aujourd’hui Président la Fédération Protestante de France (FPF) et, à ce titre, fin connaisseur et praticien de la laïcité. Rencontre avec un acteur de terrain.

La laïcité sur le terrain - Interview de François Clavairoly

François Clavairoly, nous savons que, dans l’Histoire, les protestants ont été de fervents défenseurs de la laïcité… Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les protestants restent de fervents défenseurs de la laïcité. Ils se disent même souvent laïcs. Ils se présentent ainsi : protestants et laïcs. Chrétiens et laïcs. Il n’y a donc pas pour eux de contradiction entre ces deux termes. C’est ainsi depuis que la laïcité est advenue dans ce pays, avec ses trois grandes périodes d’avancée : la Révolution française d’abord, la fin du Concordat ensuite et enfin la loi de séparation des Églises et de l’État. Tout au long de cette Histoire, parfois tumultueuse, les protestants n’ont cessé d’être des acteurs déterminés et déterminants de la construction de ce que l’on appelle aujourd’hui la laïcité.

Mais il faut aussi dire qu’aujourd’hui la laïcité est devenue un sujet qui a retrouvé un intérêt particulier, notamment par le fait conjugué de trois éléments : d’abord la présence un peu plus visible et mieux reconnue de l’islam dans la société française. D’autre part la réalité selon laquelle les religions peuvent être malheureusement perçues, et ce n’est pas toujours une vue de l’esprit, comme des acteurs de violence et de trouble au cœur de la cité et dans le monde. La recrudescence du terrorisme dans l’actualité de ces dernières années, de même que celle de l’antisémitisme, est tout à fait alarmante. Cette réalité de la violence religieuse fait peur et fait du tort, premièrement aux religions, mais aussi, bien évidemment, à notre vivre ensemble. Le troisième élément, qui en découle probablement, étant un ensemble de mesures qui ont été perçues par les croyants, et certains chrétiens en particulier, comme mettant en question la possibilité même pour les religions de s’exprimer dans l’espace public.

Le sociologue Jean Baubérot, évoquant une certaine crispation ambiante, parle d’un « retour de l’obsession du religieux », à la façon du 19ème siècle ? Fantasme ou réalité ?

Je pense que, malheureusement, ce n’est pas qu’un fantasme. Je pense qu’il y a en effet une crispation de la société à cause des éléments que je viens d’évoquer et une réponse, maladroite sans doute, de la part des autorités. Ceci par des projets de loi qui ne vont pas, me semble-t-il, dans le sens que nous pourrions espérer. Et ce pour une raison simple : c’est qu’il y a une confusion cultivée dans les esprits entre le fait bien établi que c’est la République qui est, à juste titre, laïque, et le fait, tout à fait discutable, que ce serait la société, c’est-à-dire les citoyens eux-mêmes, qui devraient être « laïcisés » ou neutralisés religieusement. Or les citoyens, pour une bonne part d’entre eux, sont traversés par des convictions, une histoire, des traditions spirituelles, etc. Et ils n’ont pas à en rougir ou à draper ce qu’ils sont dans leur cœur d’un voile pudique… Ce sont là nos libertés essentielles qui sont en jeu. Donc, cette idée qu’il faudrait que les religions soient confinées dans un espace privé, invisible, percute et contredit l’idée même de la laïcité à la française, de même que l’esprit et la lettre de la loi de 1905.

Suite aux événements tragiques de janvier 2015, une pétition signée par un certain nombre d’intellectuels appelait les responsables religieux à reconnaître la primauté de la loi civile démocratique sur les particularismes religieux. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Il me semble qu’il ne faut justement pas céder à la tentation de vouloir opposer trop facilement d’un côté les valeurs républicaines, comme flottant au-dessus de la mêlée, et les valeurs particulières portées par les religions. Pour ce qui me concerne, je préfère affirmer que le christianisme s’inscrit dans la société républicaine sans aucune difficulté, qu’il n’est pas en surplomb d’elle, et que les valeurs que porte la République – c’est-à-dire la liberté : liberté de culte, de conscience, d’expression, de pensée, mais encore l’égalité et la fraternité – sont aussi enracinées dans la foi chrétienne. Donc, à mes yeux, le socle sur lequel repose la République est un socle qui en réalité n’est absolument pas contradictoire avec l’affirmation évangélique de la liberté de conscience, fondée en Christ pour ce qui nous concerne.

Je m’inscris ainsi tout à fait dans le cadre de ces grandes affirmations républicaines et je ne crains pas que la République mette en question l’essentiel de ces valeurs. Autrement dit, je ne m’inscris pas dans la perspective de la crainte d’une menace républicaine à l’égard des religions. Mais ce qui m’importe, c’est que le dialogue soit bien réel entre les autorités religieuses et les autorités publiques, que la Fédération Protestante de France qui a cette vocation auprès des autorités, puisse continuer à jouer ce rôle d’interlocuteur, parce qu’il est essentiel. Et parce que, même s’il y a parfois des discussions difficiles – je pense à des questions d’ordre sociétal –, c’est dans cette relation confiante entre les autorités religieuses et la République que le vivre ensemble peut se fortifier, se solidifier.

Une fois cela dit – cette dimension d’universalité des valeurs qui nous fondent et nous permettent de vivre ensemble –, j’entends bien par ailleurs que cette volonté d’universalité fait courir le risque à la société, parfois, d’humilier ou de nier les particularités. Au nom même de l’universel, le désir apparaît parfois de vouloir supprimer de l’espace visible les singularités de certaines traditions religieuses, perçues à tort comme menaçantes pour l’unité de la nation. Et je pense en particulier à la question des signes religieux, à la question de la nourri- ture casher ou halal, à la question du voile, etc.

Ce désir d’universalité porte ainsi le risque en lui-même de vouloir toujours plus égaliser ou normaliser la citoyenneté. Mais je crois aussi que c’est précisément le débat démocratique qui nous permettra d’avancer.

Et c’est ainsi en mettant toujours en tension dans le dialogue ces deux pôles – ceux de l’universalisme et du particularisme – que nous pourrons continuer à avancer. Et si je dis qu’il est toujours nécessaire de vivre cette tension, c’est parce que le jour où effectivement l’un ou l’autre gagnerait définitivement, nous serions alors dans une société appauvrie. Perte des libertés et de la possibilité de vivre nos différences dans le cas où l’exigence d’universalité prendrait le pas sur le reste. Risque d’une société fragmentée, divisée par la tentation du communautarisme le jour où la tyrannie du particularisme l’emporterait.

Il nous faut donc veiller à cultiver cet équilibre. Ce qui nous oblige au dialogue, à avancer ensemble et à aborder les sujets difficiles au fur et à mesure que les questions se posent. Et il est vrai que les dernières en date ont été effectivement particulièrement vives : celle du voile dans les établissements recevant des enfants, celle de la nourriture spécifique dans les cantines, mais encore les questions éthiques et sociétales comme le mariage pour tous. Ce sera demain, sans doute, la capacité à gérer en toute liberté sa propre mort. Mais j’aimerais aussi dire que c’est en réalité toute une série de questions qui concernent chaque citoyen, et pas seulement les croyants… Et c’est pour cela que je demeure au final assez confiant : parce qu’il ne s’agit pas là d’un débat entre religieux et non-religieux, mais un débat entre tous les citoyens. Un débat qui nous concerne tous et met en jeu les libertés de chacun.

Vous qui êtes en contact régulier avec les autorités de la République, quels sont selon vous les axes de travail sur lesquels nous devrions avancer ensemble pour cultiver cet équilibre, cette laïcité tranquille au service des libertés de chacun ?

Je dois dire que j’aime beaucoup cette idée de laïcité tranquille. À plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion, par exemple lors de mes auditions à l’observatoire de la laïcité, de (nous) souhaiter une laïcité décontractée. Mais le mot tranquille me plaît aussi ! Cette idée que nous devons organiser l’espace social de sorte que chaque expression religieuse et culturelle puisse se déployer librement. Cela me paraît vraiment un sujet qui est sans cesse devant nous : comment habiter l’espace public ? Comment permettre que le débat démocratique, y compris dans sa dimension spirituelle, puisse se déployer de manière décomplexée dans l’espace public ? Autrement dit, comment ne pas réserver aux enceintes des églises les questions ultimes comme la question du sens de la vie, la question de la mort, la question de l’espérance, etc.

C’est donc là un premier axe de travail : celui de l’habitation sereine, par tous, de l’espace public pour un vrai débat démocratique. Un deuxième axe important concerne, me semble-t-il, l’organisation, la plus démocratique possible, là encore, de la cohabitation des religions dans ce pays. Et il y a aujourd’hui des inégalités de traitement qui ne sont pas encore résolues. Je pense en particulier évidemment aux Églises récentes, aux Églises issues de l’immigration, aux Églises protestantes qui sont encore de première ou de deuxième génération et qui ont du mal à exister dans l’espace français. Je pense aussi à l’islam qui a besoin d’être accompagné sur plusieurs plans.

Mais, vous l’aurez compris, j’envisage et je crois qu’il faut surtout envisager toutes ces questions avec espérance, et œuvrer en ce sens.

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