Un espace de solidarité

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Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère (52ème Conférence de Notre-Dame, 1848). Le père Lacordaire.

Un espace de solidarité

Le père Lacordaire pose ainsi, au cœur du 19ème siècle, l’épineuse question du rapport entre liberté et égalité. On est en pleine révolution industrielle. Les principes du libéralisme triomphant – dessinés à grands traits dans le chapitre précédent – marquent leurs limites. La misère ouvrière est criante. Les inégalités explosent. Le pacte social se fissure de toute part.

Le communisme va réagir. Pour Marx la liberté que propose le libéralisme politique est surtout pour l’ouvrier celle de crever de faim. Elle n’est qu’une liberté de forme, du vent, un principe abstrait accordé par les bourgeois afin de tenir les masses en bride. Alors, à la passion de la liberté, le communisme oppose celle de l’égalité. Le débat fait rage. La tension est vive entre la puissance des richesses d’un côté et la puissance du désespoir de l’autre. Le spectre d’une révolution sanglante plane…

Touché par ce climat de tension un mouvement chrétien se lève pour proposer une voie de pacification, un chemin d’apaisement. Parmi ces acteurs, le père Lacordaire et Frédéric Ozanam, fondateur de la société Saint-Vincent de Paul. Tous deux partagent la même affliction devant la souffrance ouvrière mais refusent le mouvement de balancier marxiste. Ils redoutent sa violence et refusent de sacrifier les libertés individuelles sur l’autel de l’égalité. Ce serait une régression sociale. Un pas en arrière pour l’homme.

Lacordaire et Ozanam espèrent jouer un rôle de médiation entre les différents acteurs sociaux, conscients que « l’âpreté orgueilleuse de l’ouvrier et du patron peuvent se heurter dans une atmosphère de haine et d’envie »(1). Au libéralisme débridé et à l’égalitarisme forcené, ces croyants préfèrent la valeur chrétienne de solidarité. Elle seule peut unir les hommes par-delà leur condition. Elle seule peut unir toutes les fibres de leurs aspirations profondes en parvenant à concilier leur soif de liberté et de justice sociale.

L’idée fait son chemin : la stabilité du pacte social ne saurait finalement être garantie que par une juxtaposition harmonieuse des valeurs de liberté (réelle), d’égalité (en droit) et de fraternité (en fait). Cette idée entre en résonance avec les valeurs et la conception chrétiennes de l’homme. En effet, l’homme dans la Bible est un être de liberté. Il est engagé à entreprendre et à s’investir, à travailler et à construire dans la création de Dieu. Il est appelé à y faire fructifier ses dons. C’est sa dignité d’homme et il en est tenu individuellement responsable devant Dieu. Et en même temps dans la perspective chrétienne nous demeurons aussi tous responsables les uns des autres. Face aux risques de l’existence, Dieu nous appelle – frères en humanité – à nous serrer les coudes, à exprimer une solidarité mutuelle.

Par ce cheminement de réflexion la possibilité d’un capitalisme à visage humain se dessine. L’horizon d’un libéralisme régulé s’annonce. Finalement, la solution pour articuler de manière sereine les valeurs de liberté et d’égalité est simple : il s’agit de les vivre, ensemble, sous l’horizon de la solidarité humaine. Solidarité entre riches et pauvres, entre actifs et retraités, entre travailleurs et chômeurs, entre valides et invalides… On prend conscience petit à petit que la vitalité du corps social dépend de la sérénité des acteurs sociaux face aux risques de l’existence (maladie, chômage, accident, vieillesse…). Elle dépend de la participation de tous aux fruits du développement économique et de l’intégration solidaire de chacun au projet de développement commun(2). C’est sous la pression de ces idées nouvelles qu’une législation sociale se met en place au fil du temps : droit du travail, assurances sociales, redistribution des richesses par l’impôt… Progressivement, l’équilibre du modèle de régulation dont nous sommes héritiers s’affine.

Ce modèle est aujourd’hui notre bien commun. Il est la condition de la liberté des hommes et celle de leur responsabilité. Il est la condition de leur égale dignité et la possibilité d’un bien-être social durable auquel il nous faut tenir.

Liberté, égalité, fraternité. Ces trois valeurs s’inscrivent sur le fronton des mairies de France comme le fruit d’un long discernement et comme l’expression d’une sagesse sociale commune. Il nous faut les tenir ensemble, par-delà nos clivages partisans. Le dosage se fera ensuite pour chacun selon ses sensibilités propres et il faut de toute manière toujours l’ajuster aux circonstances du temps.

Et aujourd’hui, précisément à l’heure de la globalisation, il est urgent de repenser et de refonder notre pacte social avant qu’il ne se craquelle(3). Dans un contexte de dérégulation social mondial il est vital que nous dessinions ensemble les contours d’une gouvernance nouvelle. Ensemble, il nous faut refuser le primat de l’économie sur la politique et inventer de nouvelles régulations citoyennes. Nous risquerions sinon d’aller droit dans le mur et de revivre les heures sombres du 19ème. Il nous faut trouver les moyens politiques de contrôler les forces sourdes du marché et mettre en place pour les hommes de nouveaux espaces de solidarité. Dans un monde globalisé, cette solidarité doit se vivre au niveau national mais aussi fatalement être régulée au niveau international(4).

Ma conviction intime est que cette nouvelle gouvernance doit passer prioritairement par la consolidation des espaces de régulation économique au niveau macro-régional(5). Dans notre contexte, il s’agira de construire une Europe sociale forte en commençant par harmoniser nos législations sociales au sein de l’Union européenne. La construction de cet espace régional de solidarité serait, dans un premier temps, un rempart utile contre les dégâts générés par la mondialisation. Cet espace pourrait être le lieu d’une nouvelle solidarité citoyenne et constituer, ensuite, un modèle qui rayonnerait au-delà de nos frontières.

1. Louise Camus-Marzin, Frédéric Ozanam, Pionnier de son époque, précurseur de la nôtre, éditions Téqui

2. On est redevable aux théories économiques keynésiennes d’avoir mis en évidence qu’il ne suffit pas de produire toujours davantage pour s’enrichir. Il faut aussi qu’il y ait des consommateurs à l’autre bout du circuit économique. Et si les masses s’appauvrissent, elles n’auront fatalement pas les moyens d’alimenter le système.

3. Le problème qui se pose à nous aujourd’hui est assez simple. Selon le principe du libre-échange, les entreprises sont absolument libres de s’installer où elles le souhaitent. Ayant intérêt à privilégier des pays à faible protection sociale pour diminuer leurs coûts de production, elles exercent un chantage sur les États. Ceux-ci aspirant naturellement à préserver des emplois, le libre-échange a pour conséquence fatale de niveler les législations sociales vers le bas.

4. À ce sujet, il est intéressant de se pencher sur l’institution du Jubilé dans l’Ancien Testament, dans le livre du Lévitique au chapitre 25. Dieu avait établi en Israël une règle de redistribution massive. Tous les 50 ans – c'est-à-dire à chaque génération – toutes les terres étaient redistribuées. Les dettes étaient annulées, les compteurs remis à zéro pour éviter que les richesses ne se concentrent entre les mains de quelques-uns au fil des générations. Cela évitait aussi par la même occasion que les tensions sociales ne s’exaspèrent. Le principe est prodigieux ! Il pourrait inspirer notre réflexion tant au niveau national qu’international. Je vous invite pour prolonger la réflexion à lire l’excellent article de Frédéric de Coninck, La remise des dettes : une utopie ?, dans l’espace société du site Internet atoi2voir.com.

5. MERCOSUR, ALENA, UE, ASEAN, CEDEAO…

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