Martin Gray: "Le Principe Espérance"

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Propos recueillis par Nathalie Charbonneau.

Poursuivre la vie au-delà des blessures et de la mort... Une allégorie de la résurrection?

Martin Gray: "Le Principe Espérance"

Depuis plus de 30 ans, Martin Gray s'engage à promouvoir la fraternité humaine. Dans son douzième ouvrage (1), il pose le «Principe Espérance». Basé sur la justice, le partage, la fraternité, la connaissance et la conscience, ce Principe rappelle à l’homme ses choix: être un Abel ou un Caïn. Pour ce témoin des tragédies du XXe siècle, la vie est tellement sacrée qu’on doit lui redonner sa juste place.

Qu’est ce que le Principe Espérance?

Notre monde est tiraillé par l’injustice, l’inégalité, le fanatisme et l’ignorance. Pourtant les hommes ont soif de justice, de partage et de fraternité. Le Principe Espérance se base sur ce que l’homme a de meilleur: sa capacité à aimer. Être Caïn et tuer son frère, c’est facile. Être Abel, c’est un défi difficile, dans ce monde où les mots de Caïn explosent. L’appel à la haine se fait entendre de toutes parts, sur les télévisions et ailleurs. Rester Abel, c’est adopter une attitude qui consiste à résister à ce mouvement de sauvagerie. Abel, c’est l’action dans la fraternité, c’est le don et la générosité qui donnent confiance. Au cœur de la vie, il y a une richesse d’amour qui est enfouie. Il faut la décaper et la faire surgir car, sans espoir, l’homme meurt.

Quand avez-vous su que votre survie était nécessaire à l’Histoire?

Je l’ai tout de suite su, grâce à mon père qui m’a enseigné l’amour de la vie. Alors que nous combattions côte à côte dans le ghetto de Varsovie, il me disait: «mon fils, aujourd’hui nous devons tuer, mais n’oublie jamais: la vie est sacrée. Le jour où tu auras des enfants, va jusqu’au bout». Ces mots, je les ai perçus comme s’ils venaient d’Abraham lui-même, qui me donnait un ordre: aller jusqu’au bout. Ces mots ont guidé toute ma vie ; ils m’ont servi d’objectif. L’amour, la fraternité et l’espérance triomphent toujours du mal, du désespoir et de la mort. Je suis ici pour le croire, le dire et l’écrire.

Est-ce l’amour divin qui a soutenu votre vie?

Je m’interroge quant à l’existence de Dieu. Je crois que la vie est un miracle, qu’elle a un sens et qu’il y a un lien inséparable entre ceux qui sont morts et nous. L’amour ne peut disparaître; il est le lien entre ces deux rivages. C’est ce que je me dis chaque matin quand, dans ma tête, je vois défiler la vie de tous les miens. Je crois dans les forces de la vie et dans le développement permanent de la vie. Ces forces, immenses et insoupçonnées, me forgent contre le désespoir. Elles s’appellent l’amour, la fraternité et l’espoir. Pour les croyants, ces forces viennent de Dieu. Il faut percevoir qu’elles existent et là, peut être, découvrir Dieu. Je suis donc un croyant, sans appartenir à une dénomination.

Dieu, faisons les comptes!

Quand j’étais dans le maquis, j’écrivais des poèmes à Dieu lui réclamant des comptes. Je lui disais: «tu m’as demandé de suivre ta loi, je le fais; que me donnes-tu en retour? Ghetto, Treblinka, chambres à gaz… Sors ton cahier de comptabilité et faisons les comptes! Où en sommes-nous?» Ces questions revenaient sans cesse dans mes poèmes, attendant les réponses de Dieu. Je les guette encore, même si j’ai trouvé des éléments de réponse dans mon action. J’ai mené de nombreux projets pour améliorer notre société, préserver l’environnement, soutenir les jeunes, aider les sans-abri, favoriser l’accès de tous à la culture, etc.

Ma vraie religion? C’est ce que je fais, avec ce que je possède: ma force, mon amour de la vie et des autres. Cet amour-là, c’est ce qui m’anime et me porte. C’est comme un boomerang: tout ce que je donne me revient. Voila ma force. En écrivant, j’ai donné. J’ai tellement reçu en retour, grâce au courrier de mes lecteurs! Ces lettres, plus de 800.000 à ce jour, me répètent: «grâce à toi, Martin, je peux vivre». Cette richesse des courriers m’a donné la force et le courage pour avancer.

Comment avez-vous pu rester Abel, malgré les épreuves?

Chacun de nous possède Caïn. J’aurais pu devenir Caïn, comme les autres. Quand j’étais dans l’Armée Rouge, je haïssais les Allemands qui avaient tué toute ma famille et des milliers de personnes autour de moi. Cette haine m’a porté jusqu'à Berlin. La haine a une force terrible. Mais je me suis vite aperçu que cette haine était d’abord autodestructrice. À maintes reprises, alors que j’étais officier de cette armée, j’aurais pu tuer. Parfois même, au péril de ma vie, je me suis opposé au massacre de jeunes prisonniers allemands. Je savais que si je me mettais à tuer, comme eux l’avaient fait pour les miens, il n’y aurait plus de différence entre eux et moi. Aurais-je survécu à Treblinka, à la perte de toute ma famille, pour devenir un bourreau de l’autre camp? Ma réponse fut «non». La haine engendre la mort, alors que j’avais reçu l’amour en héritage. Je ne pouvais trahir cet héritage. Ce qui m’a évité de devenir Caïn, c’est l’amour donné par ma famille quand j’étais enfant. Ce bain d’amour et de compréhension dans lequel j’ai puisé ma force et que j’essaie de transmettre aujourd’hui autour de moi.

Avez-vous lu l’Évangile et que pensez-vous de Jésus?

Oui, je l’ai lu. En Pologne, j’étais enfant de chœur à l’église, afin de cacher mon identité juive. J’ai appris la messe en latin et j’ai enseigné le catéchisme. Puis, dans les maquis, je lisais la Bible pour connaître la différence entre l’Évangile et la Torah. Aujourd’hui encore, quand je suis dans un hôtel et s’il y a une Bible, je la regarde avec intérêt.

Pour moi, en tant que Juif, Jésus est un prophète qui a marqué le monde depuis 2000 ans. Il a montré le chemin du bien aux hommes. Mais, ces derniers n’ont pas suivi son chemin; ils s’en sont écartés… comme dans le sable…Lui, c’était un Abel qui savait bien que la vie est sacrée.

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«Au-delà de l’écriture, j’ai voulu, par la sculpture, exprimer la puissance de l’espérance. La pierre est le symbole de la résistance. Ainsi, je découpe des blocs de pierre d’une certaine manière avant de les recomposer. La déchirure de la pierre reste volontairement visible. Elle illustre comment l’homme, malgré ses blessures visibles, peut reconstruire sa vie. C’est le symbole de ma résistance, de ma philosophie.» (Les sculptures se trouvent à Uccle - Bruxelles).

1. Au nom de tous les Hommes, Ed. Du Rocher, 2004.

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