Le Noël de Robert [1840]

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Il était une fois un jeune garçon qui regardait, avec les grands yeux de son ventre affamé, les fenêtres illuminées du grand Palais

Le Noël de Robert [1840]

Il avait échappé à la surveillance tatillonne des gardes suisses. Perché en haut d’un cèdre majestueux, il regardait tout un monde s’affairer. Les carrosses entraient et sortaient, les rôtisseries rôtissaient et les pâtissiers… pâtissaient dans la chaleur de leurs fournils!

Le petit Robertconnaissait celle qui habitait ce rez-de-chaussée du pavillon de Marsan, la princesse Hélène. Elle était venue à l’orphelinat des Billettes. Elle était si douce. Elle lui faisait confusément penser à sa mère qu’il n’avait presque pas connue, morte du choléra, il y a si longtemps. Voilà maintenant trois jours qu’il avait quitté l’orphelinat où il était arrivé, Dieu sait comment, après une longue errance de huit années. En cette veille de Noël, il errait à nouveau, abandonné à lui-même. Même les chevaux sont plus heureux que moi, pensait-il. À eux, au moins on donne de l’avoine! Il repensait à cette histoire, racontée à l’orphelinat, de ce fils de riche qui avait fini par manger les navets par la racine. Ce n’était que justice pensa-t-il, il n’avait qu’à pas partir... quand on trouve une bonne maison… Il ne poursuivit pas sa réflexion car lui aussi avait quitté une bonne maison. Comme ça, sur un coup de tête, sans raison!

Un amour trop grand

Robert imaginait maintenant le bonheur d’une famille heureuse, dans ce beau palais… Il n’était pas loin de la réalité. Le 9 novembre dernier, la princesse Hélène avait mis au monde son second fils, Robert, duc de Chartres. Le roi, son grand-père, s’arrêtait souvent devant le berceau de l’enfant endormi, qu’il contemplait avec une satisfaction prononcée. À ce moment, Hélène se penchait sur le berceau du nouveau-né. Elle se souvenait des contes de son enfance et se demandait ce qu’elle raconterait à ses enfants. L’aîné demandait déjà souvent des petites histoires.

Soudain elle pensa à un autre Robert, à l’intelligence si précoce, si attentif aux écritures, dont on lui avait parlé lors d’une visite aux Billettes et dont l’histoire n’avait rien d’un conte de fées. Un enfant c’est un enfant! Elle avait appris qu’il était parti, en emportant l’évangile de Luc offert par le pasteur. La jeune femme pensait que le jeune garçon avaitreçu trop d’amour d’un coup! C’est dur de croire en l’amour gratuit et inconditionnel! Était-il allé prendre du recul?

Des gestes d’amour

Pendant ce temps, Robert avait couru comme un dératé jusqu’au faubourg Saint-Antoine. De petites rues étroites encombrées d’enfants sales. Des femmes grasses et négligées qui les attrapent pour leur donner la fessée. Des tanières dégoûtantes, occupées par des masses de chiffons. En effet, le commerce qui domine au faubourg est celui de chiffonnier. Ici, la misère, la pauvreté, le vice et le crime aboyaient de tous les côtés et s’imposaient à tous.

Il n’était pas venu là par hasard. Aux Billettes, il avait entendu parler de la «Mère Arlequin», qui avait été si bonne et qui espérait toujours le retour de son petit-fils. Elle était marchande d’arlequins. Elle nourrissait les plus pauvres, assise derrière un énorme chaudron fumant. Les clients faisaient la queue, un bol ou une boîte de fer-blanc à la main. Impossible de savoir à l’avance ce qu’ils allaient trouver dans la louche que la marchande leur servait. Toutes sortes de morceaux mijotaient longuement dans sa marmite. Bien sûr le goût de cette soupe était étrange, mais, pour un sou, on se réchauffait l’estomac et, les bons jours, on pouvait se régaler la panse d’un lapin truffé ou d’une succulente pince de homard venus des maisons riches ou des grands restaurants.

À travers les ruelles tortueuses et les venelles sombres, il proposa de lui porter ses affaires et de la reconduire jusqu’à la rue Saint-Nicolas. Mais elle y voyait mieux que lui. En marchant, il tâta négligemment quelque chose dans sa poche: l’évangile oublié! Du coup lui revenait le goût des petits gâteaux alsaciens, des Plätzchen ou des Lebkuchen, mangésaux Billettes. Tout cela lui avait ouvert le cœur sur un monde oublié et enchanteur. Tant d’amour! Le désir de rester avait encore été renforcé par l’amour et la paix ressentis aux Billettes et maintenant par la faim! La grand-mère était là, aveugle et bienveillante. Il ne savait pas si elle croyait à l’histoire qu’il se dépêcha d’inventer. En tout cas elle l’accueillit comme son petit-fils prodigue! Ensemble ils mirent les petits plats dans les grands pour préparer le plus beau Noël du monde. Quand il eut l’estomac bien calé, elle lui fit sortir du coffre, le pantalon neuf qu’elle s’était procuré à son intention. Chaque année elle se procurait un nouveau pantalon, d’après l’âge présumé de son petit garçon.

Tout neuf!

Depuis huit ans, il n’avait jamais rien porté de neuf! Ce fut encore elle qui lui demanda de chercher au fond du coffre le calendrier de l’avent qu’elle avait conservé pour ce moment. Cette tradition était née de l'imagination d'un père de famille allemand voulant canaliser l'impatience de ses enfants. Il avait découpé des phrases de l’Évangile qu'il leur remit chaque matin.Le calendrier est ainsi né. Il ouvrit la dernière fenêtre du calendrier. Le verset de l’évangile qu’il lut toucha son cœur comme un coup d’épée. «Jésus-Christ est venu chercher ce qui était perdu».

Le lendemain de bonne heure, c’est avec quelque chose de tout neuf dans le cœur qu’il partit au Temple tout raconter au pasteur. Il revint avec lui; tous ensemble, ils se réjouirent. Ce jour-là, on mangea les morceaux les plus gras. Plus tard, sur la recommandation du pasteur, il serait placé chez un artisan allemand pour apprendre le métier de… pâtissier. En revenant du temple, ce matin-là, Hélène savait que quelque chose s’était passé dans la nuit, quelque chose qu’elle pourrait un jour raconter à ses fils.

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