Numéro spécial : La Trinité (Colloque de l'AFETE)

Octobre 2013
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Édito

Parler de la Trinité fait-il partie de ces conversations oiseuses et folles que l’apôtre Paul nous conseille d’éviter, de peur, comme l’écrit Calvin, qu’« on s’épuise en querelle de mots et que la vérité ainsi que l’amour fraternel soient perdus dans la discussion » (1) ? Faudrait-il alors, quand il s’agit de penser Dieu, se contenter d’une topologie approximative du Ciel et ne pas trop chercher à comprendre, au risque de voir notre foi, tel Icare, se griller les ailes au soleil brûlant d’une raison qui nous met au défi de lui expliquer comment on peut à la fois affirmer qu’il y a un seul Dieu mais que le Père, le Fils et le Saint-Esprit le sont également ?

Il faudrait donc se méfier du verbe et ne pas trop lui en demander, sous peine de découvrir quelque chose comme ce qui serait le pot-aux-roses de la langue (2), à savoir son impuissance, son incapacité à dire Dieu – à dire quoi que ce soit, d’ailleurs : Dieu, le monde, l’humain, la matière, le temps, etc. Il ne nous resterait plus alors qu’à nous lamenter sur notre condition, éternellement tristes d’être toujours à côté de la plaque en parlant.

Parce que tous ces réaménagements du concept de Trinité, au fond, présents et passés, reviennent la plupart du temps à un questionnement métaphysique sur la langue, avec l’espoir de parvenir à dépasser un jour ce qu’elle n’a pas réussi à dire jusqu’à aujourd’hui, ou ce qu’elle a mal dit. A moins qu’il faille admettre que, avec Dieu, elle ait affaire à « quelque chose » qu’elle ne pourra jamais dire…

D’où ces tentatives récentes de réinterprétation du dogme trinitaire qu’Henri Blocher se propose d’examiner dans les pages suivantes, et qui procèdent toutes, à bien y regarder, de la volonté de réduire l’état de dissonance cognitive laissé par cette soi-disant aberration arithmétique de l’équation trinitaire et son cortège d’inconséquences logiques. Toutes les théologies négatives ou apophatiques pèchent d’avoir fait allégeance à une théorie dépressive de la langue et se retrouvent coincées entre un pyrrhonisme maladif et un rationalisme arrogant.

Alors, si, à force de ratiociner, nous n’y voyons plus rien, il est temps de retrouver l’air pur des cimes. C’est à cette ascension que le présent numéro de Hokhma vous invite, à la rencontre de Celui qui s’est fait connaître en parlant, loin des délires modalistes et autres déviances trinitaires. Là, il apparaîtra que, comme l’écrit Emmanuel Durand (cf. infra, p. 57), « le mystère trinitaire n’est pas un point compliqué de la foi chrétienne », pour peu qu’on prenne l’Ecriture au mot, précisément, et qu’on sache prendre ses distances avec une dialectique définitivement incapable de nous faire voir Dieu.

En portant à la connaissance de ses lecteurs les actes du colloque 2012 de l’Association francophone européenne de théologiens évangéliques (AFETE), l’équipe Hokhma fait plus que reconduire une pratique plusieurs fois éprouvée : en publiant les travaux présentés lors des colloques biennaux de l’AFETE, elle souhaite partager une réflexion fondamentale sur le fondement même de sa vision : placer « au coeur de sa démarche l’écoute et l’obéissance au Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit » (selon le texte de la quatrième page de couverture). S’il a été jugé opportun d’ajouter aux actes du colloque

un article de Graham Tomlin, c’est pour renforcer la dimension pratique et ecclésiale du thème. En d’autres termes : « Penser la foi dans la crainte du Seigneur et ancrer ses efforts dans la communion de l’Eglise » (quatrième de couverture).

Puisse la lecture de ces pages redonner des couleurs et de l’énergie à notre vie spirituelle, pour la plus grande gloire de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.

Georges Boudier

(1) Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, Charols/Aix-en-Provence, Kerygma-Excelsis, 2009, p.82.

(2) J’emploie le mot « langue » au sens de « fonction symbolique ».

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