Hier, aujourd'hui, éternellement : perspectives bibliques sur le temps et l'éternité

Extrait
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Traduction de Tyndale Bulletin 52.2 (2001) pp. 183-202 par Jacques ANDRE

Résumé

Le sujet du temps et de l'éternité par rapport à Dieu est parsemé d'embûches. Quelles que soient les indices fournis par le langage biblique, ils ne suffisent pas : ils appellent le complément d’une utilisation plus globale et théologique de l'Écriture. Les arguments philologico-exégétiques en faveur de la conception « classique », qui implique l'antithèse du temps et de l'éternité, vont dans chaque cas un peu au-delà de ce que la preuve justifie clairement. Un examen sérieux nous incite à chercher un substitut à l’idée d’intemporalité pure, mais sans aller à l'extrême opposé. L’Écriture témoigne à la fois de la possession immuable par Dieu de sa vie illimitée et du renouvellement authentique de sa grâce chaque matin, un renouvellement qui semble avoir du sens pour Dieu lui-même.

 

Hier, aujourd'hui, éternellement : perspectives bibliques sur le temps et l'éternité
Calvin, qui se voulait si fort l’héritier de Saint Augustin, a osé désapprouver les efforts du Maître ( Augustinus magister ! ! ) sur le temps et l'éternité : l'évêque d'Hippone a gaspillé son énergie dans une « dispute subtile » qui « ne convient point à l’intention de sainct-Paul » (1) .   Quel avertissement ! Surtout pour celui qui doit tant à ces deux pères spirituels et théologiques.

         Le sujet se heurte à des difficultés exceptionnelles. Nous avons du mal à mettre en cause, comme un objet d’examen, les conceptions qui nous semblent toujours déjà là, tellement « basiques » que nous pensons constamment par et comme à travers elles. Nous les présupposons toujours, sans les soumettre à la réflexion critique. Dès que nous commençons à nous demander ce qu’ est le temps, nous ne savons plus, exactement comme s. Augustin l’a confessé (2) . Les paradoxes apparaissent de tous côtés. Le temps se meut-il lui-même ? Ou est-ce nous qui passons dans le temps, dérivant sur le fleuve du temps ? S’écoule-t-il du passé vers le futur ou du futur vers le passé ? Le futur est-il devant nous ou derrière nous ? (3)  

           James Barr met en évidence la principale difficulté pour les théologiens : « Le manque très sérieux à l'intérieur de la Bible de déclarations proprement dites sur le temps et l'éternité qui pourraient constituer une base suffisante pour une définition philosophico-théologique chrétienne du temps, voilà ce qui conduit tant de gens à suivre des méthodes finalement très critiquables. » (4)

           Pourtant, les enjeux sont importants. Tout étudiant qui se débat avec la Dogmatique  de Karl Barth s’en rendra compte ; il est éloquent que le critique perspicace de Barth, Klaas Runia, ait écrit sa thèse de doctorat en 1955 (sous la supervision de Berkouwer) : sur le temps théologique chez Karl Barth (5) .  La question est pertinente pour le dialogue catholique-romain protestant : lors d'une session entre baptistes et catholiques où nous discutions de la prière pour les morts, et, alors que nous « taquinions » un peu nos interlocuteurs sur ce sujet, un dogmaticien catholique fameux nous a soumis un argument tout-à-fait surprenant fondé sur sa conception du temps et de l'éternité. Il estimait, sur la base de sa notion du temps, prier  aujourd'hui  pour qu’Hitler se convertisse avant sa mort en 1945  !

Pendant des siècles, depuis plus d'un millénaire et demi, la domination de ce que nous pouvons appeler la doctrine « classique » n'a pas été contestée. Presque tous les docteurs dans l'Eglise l’estimaient évidente – au moins à toute personne capable de penser. Du coup, nul ne se préoccupait de la fonder bibliquement, mieux qu’en citant deux ou trois versets sans autre forme de procès, et d’en produire une justification théologique élaborée. Aujourd'hui, cependant, la situation inverse prévaut, et nous ne pouvons plus nous contenter de l’option traditionnelle parce qu’elle est traditionnelle.

Puisque nous étudions la question « cartes sur table », nous devons préciser d'abord notre présupposé. Nous présupposons l’accord des Écritures θεoπνευστοi entre elles, sur ce point comme sur d'autres sujets. Si Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui et éternellement – par conséquent gare aux «  doctrines diverses et étrangères  ! » (Hé 13,8-9) – Son Esprit, l’ auctor primarius , est le même aujourd'hui qu'à l'époque de Moïse, d'Esaïe ou de Paul. Toutefois, cette unité quant à la vérité professée n’implique pas l’uniformité des moyens et des modes. Les concepts, qui sont des outils, et que portent les mots, peuvent varier ! Des types différents de conceptualisation (de points de vue et de schèmes) peuvent être tous compatibles les uns avec les autres dans le service de l'unique vérité. L’exploration de cette diversité, des distinctions conceptuelles entre les auteurs et les époques de la Bible, serait une tâche passionnante, mais elle nous conduirait bien au-delà des limites imposées à la présente enquête. Elle prendrait trop de temps : c’est l'une de ces particularités qu'il faut du temps pour réfléchir sur le temps (6)  ;  nous faudra-t-il l'éternité pour acquérir une certaine compréhension de l'éternité ?

Marqueurs, indices, aide & outils

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1. Commentaires sur le Nouveau Testament, épîtres aux Thessaloniciens, à Timothée, Tite et Philémon , Paris : Ch. Meyrueis, 1854, réédition : Kerygma/Farel, 1991, IV,274 sur 2 Tim. 1, 9 ; de même sur Tt 1, 2, p. 317, Augustin « se tormente merveilleusement en ceste éternité des temps ». Nous avons été conduits à ces passages par Olivier Fatio, ‘Remarques sur le temps et l’éternité chez Calvin’, in Jean-Louis Leuba, éd., Temps et eschatologie: Données bibliques et problématiques contemporaines , Académie internationale des sciences religieuses; Paris, Cerf, 1994, p. 161. Son audace critique n’empêche pas Calvin d’exprimer ailleurs (rarement, deux ou trois fois seulement) son adhésion à la conception classique de l’éternité.

2. Confessions , XI, xiv, 17 : Quid est ergo tempus? Si nemo ex me quaerat, scio; si quaerenti explicare velim, nescio . (« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus », traduction d’E. Tréhorel & G. Bouissou, dans l’édition de la Bibliothèque Augustinienne, Œuvres de saint Augustin 14, Desclée de Brouwer, 1962) .

3. Certains ont fait valoir que les Hébreux se sont interrogé sur le futur qui se cache derrière eux, sur la base du mot

4. Barr, Biblical Words for Time (Studies in Biblical Theology; London: SCM, 1962), p. 131–32.

5. Klaas Runia, De Theologische Tijd bij Karl Barth, met name in zijn anthropologie , Vrije Universiteit te Amsterdam, Franeker, T. Wever, 1955.

6. Jean Mouroux, Le Mystère du temps: Approche théologique , coll. Théologie, Paris, Aubier, 1962, p. 61.

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