Paul et Barnabé : une tentative de reconstruction des raisons de leur rupture

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Paul et Barnabé : une tentative de reconstruction des raisons de leur rupture

Introduction

Certains pensent parfois que l’Église primitive était pure, sans querelle ni problème. Un exemple à suivre, un modèle à recouvrer, une norme à restaurer1. Or, telle n’est pas l’image qui se dévoile d’elle à la lecture, même rapide, du livre des Actes des Apôtres. L’Église qui est décrite dans ce récit n’est pas idéalisée, mais au contraire marquée par un certain nombre de difficultés, de malentendus et de conflits internes. Luc a choisi de conter, plutôt que de dissimuler, des événements ne montrant pas forcément cette toute jeune Église sous son plus beau jour. Par exemple, le péché grossier d’Ananias et Saphira (5,1-11), ou cette dispute plutôt mesquine entre Hébreux et Grecs concernant leurs veuves (6,1). Mais aussi le grand Pierre, porte-parole des apôtres, vacillant dans sa compréhension des intentions de Dieu pour l’Église, notamment concernant l’annonce de l’Évangile aux non-Juifs (10,1-11.18). Et bien évidemment, les nombreuses disputes et divisions autour de la circoncision et du rôle de la Torah dans la vie chrétienne (e.g., 11,2-3 ; 15,1-2, 6-7), le tout aboutissant au concile de Jérusalem en Actes 152. Luc n’épargne donc pas l’Église primitive qu’il dépeint, il n’élude en rien les difficultés rencontrées sur son chemin. Il n’épargne pas non plus les grands « héros » de cette Église, tant ceux-ci avaient aussi, parfois, des pieds d’argile. Mais il est vrai que notre auteur relate également comment le Seigneur guidait l’Église vers la résolution de ces obstacles.

Dans ce contexte, le texte d’Actes 15,36-41, qui sera placé au cœur de la présente étude, sort du lot. Celui-ci est le récit d’un conflit entre deux personnages, un conflit intéressant pour au moins deux raisons : il est intense et non-résolu (ni dans cette péricope, ni dans l’ensemble du livre des Actes). Ceci est d’autant plus surprenant que le conflit en question n’oppose pas n’importe qui, mais les deux personnages majeurs de la mission auprès des non-Juifs dans la première moitié du livre des Actes : Paul et Barnabé. Or, dans notre récit, leur collaboration jusqu’ici fructueuse se conclut par une rupture abrupte, soudaine et probablement douloureuse. Dans ce conflit, nulle réconciliation, nulle résolution autre que la séparation.

Mais comment ces deux hommes en sont-ils arrivés là ? Cette rupture est-elle si soudaine qu’il n’y paraît ? Après avoir étudié, à travers une courte exégèse d’Actes 15,36-41, le conflit en lui-même et son élément déclencheur, nous tenterons de revenir en arrière dans les sources de leur histoire commune en étudiant d’autres textes des Actes et un texte de l’épître de Paul aux Galates. Nous relèverons ainsi plusieurs raisons ayant éventuellement contribué à la rupture de leur collaboration, finalement actée en Actes 15. La présente étude est donc une tentative de reconstruction historique qui, autant que faire se peut, nous permettra de mieux faire sens de cette situation surprenante.

Le conflit d’Actes 15,36-41

La scène d’Actes 15,36-41 se déroule juste après que les piliers de l’Église de Jérusalem aient pris fermement position en faveur de l’accueil de tous les croyants dans l’Église sans nécessairement qu’ils soient circoncis ou qu’ils observent la Loi de Moïse (15,22-29). Paul et Barnabé avaient milité ensemble, à Antioche (15,2) puis auprès des piliers (15,12), en faveur d’un tel accueil, tant ils étaient convaincus de la justesse théologique d’une telle position (cf. 13,44-47), et tant leur voyage missionnaire avait été couronné de succès auprès des Gentils (13,48-49 ; 14,20-28). Ils furent donc chargés d’un courrier qui devait être lu à l’Église d’Antioche, où des désaccords à propos de la circoncision avaient récemment vu le jour, afin d’apaiser définitivement ces mêmes tensions. Paul et Barnabé y retournèrent, accompagnés de Judas Barsabbas et Silas. Ils y lurent la missive qui fut accueillie avec de grandes réjouissances et de nouvelles conversions (15,22-33). À ce stade du récit, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… Et pourtant, immédiatement après cette grande victoire pour Paul et Barnabé, un désaccord profond apparut entre les deux hommes :

36Quelques jours après, Paul dit à Barnabé : Retournons visiter les frères dans toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, pour voir où ils en sont. 37Barnabé était décidé à prendre aussi avec eux Jean, appelé Marc ; 38mais Paul estimait ne pas devoir prendre avec eux quelqu’un qui les avait quittés depuis la Pamphylie et qui ne les avait pas accompagnés dans leur œuvre. 39Le conflit devint tel qu’ils finirent par se séparer. Barnabé prit Marc avec lui et embarqua pour Chypre. 40Paul choisit Silas et partit, recommandé par les frères à la grâce du Seigneur. 41Il passait par la Syrie et la Cilicie en affermissant les Églises. (NBS)

Ce conflit et cette rupture, contés avec parcimonie de détails, pose un grand nombre de questions aux interprètes et historiens. Tout d’abord, il est étonnant que le seul point (prendre ou non Jean-Marc avec eux) sur lequel Paul et Barnabé ne parviennent pas à se mettre d’accord résultent en une telle déchirure. De plus, les lecteurs ne connaissent pas les motivations de Barnabé, lui qui « était décidé à prendre aussi avec eux Jean » (v. 37). Pourquoi une telle assurance, un tel désir d’être accompagné de Jean-Marc ? Était-ce parce que ces deux étaient cousins ? Éventuellement, même si rien dans le récit des Actes ne pousse à aller dans ce sens (dans le Nouveau Testament, ce lien de parenté n’est évoqué qu’en Colossiens 4,10). Peut-être était-ce aussi parce que la mère de Jean-Marc était une figure importante et respectée de l’Église de Jérusalem ? C’est en effet dans sa maison que se retrouvait une partie de cette Église selon Actes 12,12. Mais là encore, rien n’indique que cela a joué un quelconque rôle. Le mystère reste donc entier.

Notre récit s’attarde par contre bien davantage sur les réticences de Paul. Les raisons avancées par ce dernier sont précises. Luc écrit en 15,38 que : « Paul estimait ne pas devoir prendre avec eux quelqu’un qui les avait quittés depuis la Pamphylie et qui ne les avait pas accompagnés dans leur œuvre3 ». En fait, quand la NBS lit « quelqu’un qui les avait quittés », elle aurait tout aussi bien pu traduire « quelqu’un qui les avait ‘abandonnés’ ou ‘désertés ». En effet, c’est le même terme (ἀποστάντα), mais dans un sens religieux, que Luc utilise dans son Évangile pour évoquer ceux qui succombent au moment de la tentation, qui commettent l’apostasie (Luc 8,13). C’est donc un terme très fort que Paul utilise ici. Selon lui, Jean-Marc les avait ni plus ni moins abandonnés, « laissés tomber ». Mais pour Paul, si cela était si grave, c’est probablement parce que Jean les avait abandonné dans leur œuvre. En effet, Jean a quitté le navire, l’œuvre missionnaire, alors même que l’Esprit Saint les y avait envoyés (cf. Actes 13,4-5 : « Eux donc, envoyés par l’Esprit saint, descendirent à Séleucie, et de là il embarquèrent pour Chypre. Arrivés à la Salamine, ils annoncèrent la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs. Ils avaient Jean comme auxiliaire »). Pour Paul, quitter la mission, sans que les lecteurs connaissent, là encore, les raisons ayant poussé Jean-Marc à le faire, était un acte grave, assimilable à une forme de défection spirituelle4. Jean-Marc était donc purement et simplement disqualifié à ses yeux5.

Le conflit d’Actes 15 résulte donc d’un désaccord profond entre Paul et Barnabé sur cette question précise. Le terme désignant leur désaccord (παροξυσμὸς) est également très fort. Il exprime une intense excitation, une irritation, une exaspération. On peut le traduire par « dispute sévère », ou par « état d’irritation exprimé dans une querelle6 ». L’échange fut donc pour le moins houleux, passionné, aigre. On imagine aisément que des mots durs, voire blessants, ont été prononcés, si bien que le partenariat dont avaient joui jusqu’alors Paul et Barnabé ne pouvait plus continuer.

L’enjeu de cette étude n’est pas de déterminer qui, de Paul ou de Barnabé, avait raison. Nous pouvons néanmoins faire remarquer que Luc semble prendre position en faveur de Paul en mentionnant que son départ vers la Syrie et la Cilicie était en accord avec les « frères » qui « le [recommandèrent] à la grâce du Seigneur » (15,39). Luc mentionne bien le départ de Barnabé et Jean-Marc pour Chypre, mais celui-ci ne paraît pas avoir été approuvé par qui que soit. Plus encore, dans le récit des Actes des Apôtres, c’est tout simplement la dernière fois qu’ils sont mentionnés. Dès lors, Luc choisit de se focaliser exclusivement sur Paul et ses voyages missionnaires, non sur ceux entrepris par Barnabé.

Comment Paul et Barnabé en sont-ils arrivés là ?

Nous entreprenons donc à présent de rechercher des indices, complémentaires à la présente péricope, qui pourraient non seulement nous permettre de comprendre comment Paul et Barnabé en sont arrivés là, mais également de trouver un sens à leur déchirure. Pour ce faire, nous noterons bien évidemment ce que Luc mentionne de leur relation et de leur ministère commun dans le livre des Actes, mais nous nous plongerons aussi dans l’épître aux Galates, où Paul mentionne une fois son compagnon. Un mot de précaution : la nature même de l’entreprise que nous nous proposons de mener indique que les conclusions auxquelles nous parviendrons sont hypothétiques, de simples tentatives de reconstruction, même si nous osons espérer que celles-ci toucheront du doigt quelque chose de vraisemblable et de plausible (à défaut d’être historiquement justifiable).

Barnabé : l’homme bon, l’intercesseur

Dans le livre des Actes, nous rencontrons Barnabé bien avant Paul, puisqu’il apparaît dès 4,36-37. Là, Luc fait état du partage de biens qui existait dans la première communauté chrétienne :

Ainsi Joseph, surnommé par les apôtres Barnabé (ce qui se traduit « Fils d’encouragement ») un lévite originaire de Chypre, vendit une terre qu’il possédait, apporta l’argent et le déposa aux pieds des apôtres.

Barnabé était donc un judéo-chrétien et un lévite, ce qui pourrait indiquer qu’il avait un statut assez important au sein de la communauté juive, et donc expliquer qu’il était en mesure de posséder, et de vendre, des terres en faveur de la communauté chrétienne (cf. 4,34)7. Nous découvrons également qu’il était originaire de la diaspora, plus précisément de Chypre. Finalement, Barnabé semblait être très apprécié des apôtres, qui l’avaient surnommé υἱὸς παρακλήσεως, traditionnellement traduit par « fils d’encouragement » ou « fils d’exhortation »8.

Barnabé est donc ici présenté, avec soin, comme une personne admirable et généreuse : un exemple tout à fait positif pour l’Église de Jérusalem, digne d’être relevé par l’historien du Christianisme primitif qu’était Luc. Cette personnification positive continue lors de sa seconde apparition dans le récit, au chapitre 9 des Actes. Là, il joue un rôle d’intermédiaire très important en faveur de Saul, alors tout jeune converti, à Jérusalem :

Arrivé à Jérusalem, Saul tentait de se joindre aux disciples : mais tous avaient peur de lui, ne croyant pas qu’il fût disciple. Alors Barnabé le prit avec lui, l’amena aux apôtres et leur raconta comment, sur le chemin, Saul avait vu le Seigneur, que celui-ci lui avait parlé, et comment à Damas il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus (9,27).

L’intercession de Barnabé en faveur de Saul, jusqu’alors connu pour être un persécuteur de l’Église, ne saurait être minimisée, tant Paul deviendra très vite la figure la plus importante du récit des Actes, l’ouvrier infatigable de la mission chrétienne sur lequel Luc se concentrera. Quand personne d’autre ne lui faisait confiance, Barnabé a vu en Paul une personne authentiquement convertie (Actes 9,27), et il a pris le risque de l’introduire auprès des disciples et des apôtres. En plus des traits de caractère positifs déjà mentionnés en 4,36-37, Luc veut à présent relever la véritable bienveillance de cet homme, ainsi que sa maturité et son discernement spirituels. Barnabé croyait que Dieu était un Dieu de grâce, le Dieu des secondes chances, et il ne voulait surtout pas se placer entre ce dernier et ceux qu’il avait choisis pour accomplir son œuvre – quel que soit leur arrière-plan !

À ce stade de notre étude, il serait difficile de ne pas remarquer que le Barnabé qui est décrit par Luc en Actes 15,36-41 présente des traits de caractère tout à fait cohérents avec sa présentation dans les premières scènes où il apparaît. C’est semble-t-il sa bienveillance caractéristique9 qui l’a poussée à réintroduire Jean-Marc dans la compagnie des missionnaires en Actes 15. Alors que Jean-Marc avait abandonné la troupe, et que Paul n’en voulait plus pour cette raison, Barnabé était prêt à prendre un risque important pour une personne a priori peu digne de confiance et peu recommandable. Barnabé se focalisait sur le potentiel des gens bien davantage que sur leurs lacunes. Ainsi, comme il l’avait fait pour Paul, il le faisait de nouveau pour Jean-Marc.

Sur la base de cette analyse, une nouvelle traduction pourrait d’ailleurs être proposée pour le surnom υἱὸς παρακλήσεως (huis parakleseos, généralement traduit « fils d’encouragement » ou « fils d’exhortation »10). En effet, « fils de plaidoirie » ou « fils de l’appel » seraient des traductions non seulement possibles, mais surtout fort cohérentes avec la personnalité de Barnabé telle qu’elle est décrite en Actes : un homme plaidant la cause de ceux en qui personne ne croit. Or, le substantif παράκλησις (paraklesis) est un terme premièrement d’ordre légal et judiciaire (tout comme παράκλητος [parakletos] est premièrement un terme technique signifiant « avocat, intercesseur, défenseur », et seulement deuxièmement « aide, consolateur » – cf. Jean 14,16)11. Ceci ne retire rien à la grande capacité qu’avait Barnabas d’encourager et d’exhorter les chrétiens, une capacité par ailleurs mentionnée en Actes 11,23 : « et il les encouragea [παρεκαλέω, parakaleo] tous à rester attachés au Seigneur d’un cœur résolu ».

En tout cas, si Barnabé a effectivement reçu gain de cause après avoir plaidé en faveur de Paul en Actes 9, ce ne fut pas le cas de sa plaidoirie en faveur de Jean-Marc en Actes 15. Le côté tragicomique, voire l’injustice, de cette situation étant que cette dernière plaidoirie fut donnée devant ce même Paul qui, plus tôt, fut au bénéfice de la bienveillance et de l’intercession de Barnabé… Clairement, Paul et Barnabé étaient deux personnes aux tempéraments bien distincts, une différence pouvant contribuer à rendre compte de leur rupture à venir.

La collaboration de Barnabé et Paul

Il semble évident que, dès Actes 9, Barnabé fut impressionné par le gros potentiel de Paul. C’est d’ailleurs ce même Paul qu’il est allé chercher, jusqu’à Tarse, afin qu’il vienne l’aider dans son ministère au sein de l’Église naissante d’Antioche. La Bonne Nouvelle (l’Évangile) était en effet arrivée jusque là, et, nous dit Luc en Actes 11,25-30 :

25Il partit ensuite chercher Saul à Tarse. 26Après l’avoir trouvé, il le conduisit à Antioche. Pendant une année entière, ils participèrent aux rassemblements de l’Église et instruisirent une foule importante. Ce fut à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens.

27En ces jours-là, des prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. 28L’un d'eux, nommé Agabus, se leva et annonça par l’Esprit qu’il y aurait une grande famine sur toute la terre habitée. Elle eut lieu, en effet, sous Claude. 29Les disciples décidèrent d’envoyer, chacun selon ses moyens, un secours aux frères qui habitaient la Judée. 30C’est ce qu’ils firent : ils l’envoyèrent aux anciens par l’entremise de Barnabé et de Saul.

Dans ces quelques versets, Luc conte donc les tout premiers pas de la collaboration entre Barnabé et Paul, d’abord à Antioche, puis en Judée. Barnabé, de par son statut et sa réputation auprès des apôtres, de par son ancienneté aussi, semble être le leader de la troupe, celui qui dirige et conduit les opérations. À leur début, Luc parle d’ailleurs toujours d’eux en introduisant Barnabé en premier : « Barnabé et Saul » (11,30 ; 12,25 ; 13, 2, 7).

En 12,25, nous les retrouvons à Jérusalem, juste après la mort d’Hérode. Ce verset mérite d’être noté tant il mentionne pour la première fois Jean-Marc, qui les accompagnera pour un temps :

Cependant la parole du Seigneur se répandait et progressait. Barnabé et Saul, après s’être acquittés de leur service en faveur de Jérusalem, s’en retournèrent [à Antioche], en prenant avec eux Jean, surnommé Marc.

C’est de retour à Antioche que Barnabé et Saul seront appelés par l’Esprit saint à partir en mission, à commencer par Chypre, avec Jean-Marc comme « auxiliaire » ou assistant (13,4-5). Or, lors de ce voyage, leur relation, ou en tout cas leur façon de fonctionner en binôme, évolue. Cette altération de leur collaboration n’est pas forcément frappante, mais elle semble néanmoins intentionnellement évoquée par Luc. Dans son récit, Paul émerge petit à petit, et inéluctablement, comme le leader du groupe. Par exemple, Paul prend de plus en plus d’assurance, s’exprimant avec beaucoup d’autorité. Ainsi, sur l’île de Paphos, c’est lui qui reprend sévèrement le mage Elymas qui s’opposait à eux (13,8-12). Or, juste après cet événement, cette puissante prise de parole accompagnée d’un prodige, Luc permute l’ordre choisi jusque là pour mentionner les noms de nos deux compères. Dès lors, dans le récit lucanien, c’est presque toujours en disant « Paul et Barnabé » (13, 43, 46, 50 ; 14, 20 ; 15, 2 ; 15, 22) plutôt que « Barnabé et Paul12 » que Luc narre leur histoire. En Actes 13, 13 (donc juste après l’altercation de Paul et du mage Elymas), Luc va même plus loin, mettant clairement Paul en avant : « De Paphos, Paul et ses compagnons firent voile vers Pergé de Pamphylie. Jean se sépara d’eux et retourna à Jérusalem ».

Ce dernier verset est intéressant à plus d’un titre. Quand Paul prend de l’assurance, et quand Luc reconnaît implicitement la place de plus en plus importante qu’il occupe dans le ministère, c’est alors que Jean-Marc se sépare d’eux ! Si cela n’est peut-être qu’une coïncidence, elle demeure néanmoins troublante : Jean-Marc aurait-il eu des difficultés à accepter le rôle nouveau, voire la primauté, de Paul dans l’équipe missionnaire ? Était-il mal à l’aise avec l’ascendant que prenait Paul dans sa collaboration avec Barnabé ? Le texte ne l’explicite bien sûr pas, et aucune preuve tangible pouvant aller dans ce sens n’est présente dans le récit. Néanmoins, cette réticence éventuelle de Jean-Marc doit être comptée parmi les indices qui nous permettront d’expliquer pourquoi Paul ne voudra pas de lui quand, plus tard, Jean-Marc sera prêt à rejoindre la troupe.

Parallèlement, et face à ces mêmes changements dans l’équipe missionnaire, la réaction de Barnabé est entièrement passée sous silence. Les deux, Paul et Barnabé, voyagent toujours ensemble et semblent très bien s’entendre, soudés dans le ministère et l’annonce de l’Évangile. Paul est clairement devenu le porte-parole du groupe, le prédicateur (13, 16-43), mais ceci ne semble ni gêner ni affecter Barnabé. Le récit des Actes ne permet donc pas de penser que Barnabé ait été en quoi que ce soit gêné, inquiet et encore moins offusqué par les évolutions dans l’équipe qu’il formait avec Paul. D’ailleurs quand en Actes 13, 47 Paul applique les paroles d’Ésaïe 49, 6 à lui-même et à Barnabé, il clame que tous deux ont un rôle significatif à jouer dans la histoire du salut. En effet, l’expression « jusqu'aux extrémités de la terre » fait clairement écho à l’envoi missionnaire des 11 disciples par Jésus en Actes 1,8, comme pour indiquer que Paul et Barnabé accomplissaient la mission originellement donnée aux premiers apôtres13. Pareillement, devant la réaction des gens de Lystres en 14,12, qui identifièrent Barnabé à Zeus (le plus grand dieu) et Paul à Hermès (le messager des dieux)14, les deux hommes réagissent de la même manière, aussi troublés l’un que l’autre par ces appellations, sans relever la « hiérarchie » des dieux, par ailleurs aberrante (14,14). Il est donc fort probable que ces deux hommes formaient, tout au long de leur périple missionnaire, une belle équipe, soudée, allant de succès en succès, alors même que la question du leadership en leur sein n’était ni explicitée, ni claire.

La prise en compte du récit de la collaboration entre Paul et Barnabé ne nous aura donc pas permis de déceler des circonstances ou des événements majeurs ayant radicalement altéré leur bonne entente et leur coopération. Tout au plus témoignons-nous de deux hommes aux personnalités fort différentes et de quelques évolutions dans le leadership du groupe, évolutions ayant éventuellement entraîné le départ de Jean-Marc. Or, si tout cela est loin d’être anodin, ce n’est certainement pas suffisant pour expliquer la brutalité et l’apparente soudaineté de la rupture entre les deux hommes en Actes 15,36-41.

L’apport de l’épître aux Galates

C’est ailleurs que dans les Actes que nous trouvons le récit d’un événement au potentiel explicatif très prometteur quant au sujet de la séparation de Paul et Barnabé. Le récit de l’altercation entre Paul avec Pierre, un récit que Paul lui-même conte brièvement en Galates 2,11-14, est effectivement un élément important à ajouter au dossier15.

S’il est également possible d’identifier les événements de Galates 2,1-10 avec Actes 11,30, Actes 15 (le concile de Jérusalem) apparaît comme un référent historique plus solide. Mais si c’est le cas, il nous semble juste de proposer que le conflit conté par Paul en Galates 2,11-14 s’est lui déroulé avant Actes 15 (soit pendant Actes 14,28, quand Paul et Barnabé « séjournèrent longtemps avec les disciples » à Antioche, à la conclusion de leur voyage missionnaire commun)16. C’est à ce moment-là, juste avant que ne viennent de Jérusalem des Judaïsants qui ont mis le trouble dans l’Église d’Antioche à propos de la circoncision, que commence le récit de Paul. Paul écrit en Galates 2,11-14 :

11Mais lorsque Céphas est venu à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, parce qu’il avait tort. 12En effet, avant la venue de quelques personnes de chez Jacques, il mangeait avec les non-Juifs ; mais après leur venue il s’est esquivé et s’est tenu à l’écart, par crainte des circoncis. 13Les autres Juifs aussi sont entrés dans ce jeu, au point que Barnabé lui-même s’est laissé entraîner par leur double jeu. 14Quand j’ai vu qu’ils ne marchaient pas droit au regard de la vérité de la bonne nouvelle, j’ai dit à Céphas, devant tout le monde : « Si toi, qui es juif, tu vis à la manière des non-Juifs et non à la manière des Juifs, comment peux-tu contraindre les non-Juifs à adopter les coutumes juives ? »

À la fin de leur voyage missionnaire, un voyage couronné d’un certain succès auprès des non-Juifs, Barnabé revint à Antioche et rapporta « tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux non-Juifs la porte de la foi » (Actes 14,27). Mais, selon Paul, et dans ce qui apparaît comme un véritable moment de faiblesse, Barnabé se trouva embarqué dans l’hypocrisie de certains Juifs (dont l’apôtre Pierre), quand les fauteurs de troubles arrivèrent de Judée jusque dans l’Église d’Antioche. C’est là un trait de caractère que nous ne connaissions pas de lui, tant Luc en Actes en avait peint un portrait pour le moins positif, voire idéal.

En nous souvenant que ce type d’harmonisations est avant tout suggestif, le travail de reconstruction historique que nous avons entrepris ne saurait pourtant se passer de cette source d’information, tant celle-ci met en exergue un élément d’une ampleur jusque là inégalée dans nos recherches. En le prenant en compte, il est aisé de conclure que Barnabé aurait à ce moment-là perdu une certaine légitimité aux yeux de Paul. Or, une telle perte est toujours très difficilement réparable. Comme souvent dans les relations humaines, une confiance brisée ou ébréchée peut certes être reprisée ou colmatée pendant quelques temps, mais le problème nécessite généralement un travail structurel sur le long terme. Ainsi, nous acquiesçons quand Bauckham écrit que « l’association entre Paul et Barnabé a été recousue assez longtemps pour servir pendant la conférence de Jérusalem, mais pas assez fermement pour permettre de nouvelles missions communes. La dispute à propos de Jean-Marc (Actes 15,37-39) n’a probablement servi qu’à rouvrir la blessure que Paul avait ouverte à Antioche17 ». Si cette théorie est correcte, Barnabé fut lui-même atteint d’un défaut de légitimité et de confiance, si bien que son discours, sa plaidoirie en faveur de Jean-Marc, ne fut plus « audible » par Paul. Paul ne faisait plus confiance à Barnabé et l’insistance de ce dernier pour que lui et Jean-Marc (deux personnes à la légitimité abîmée aux yeux de Paul) l’accompagnent était un risque trop grand pour lui. Un risque qu’il n’était tout simplement pas prêt à prendre. Barnabé, l’apôtre des secondes chances, ne trouva donc pas chez Paul la bienveillance dont lui-même avait si souvent fait preuve. En tout état de cause, voir en l’incident d’Antioche (selon Galates 2,11-14) un des catalyseurs de la rupture entre Paul et Barnabé est historiquement tout à fait plausible.

Une rupture aux causes multiples

Pourtant, le risque est éventuellement de trop se concentrer sur cet événement, aussi important soit-il. En effet, à travers le petit survol des données relatives à la relation et la collaboration entre Paul et Barnabé dans les Actes des Apôtres puis dans l’épître aux Galates, nous avons découvert que toute une série de facteurs plus ou moins importants ont pu joué un rôle dans la dispute d’Actes 15,36-41 : des personnalités/tempéraments fort opposés, un leadership mal établi ou peu explicité, la possible contestation du leadership de Paul par Jean-Marc, l’abandon/désertion de ce dernier et enfin ce moment de faiblesse/hypocrisie de Barnabé à Antioche selon Galates.

Imperceptiblement, mais néanmoins progressivement, la relation de Paul et Barnabé a été abîmée, sans qu’apparemment ces éléments perturbateurs n’aient été relevés, voire même discutés sereinement entre nos deux apôtres. Si « l’absence d’évidence n’est pas évidence d’absence », le fait est que jamais Luc ne décrit Paul et Barnabé conversant ensemble de ces sujets avant leur dispute et leur profond désaccord d’Actes 15. Pour l’historien, une conclusion possible est de proposer, même si le sujet n’est jamais explicitement traité dans les sources, que nos deux apôtres ont tout simplement laissé les choses s’envenimer sans tenter, avant que cela ne soit trop tard, d’éradiquer les racines de leur mal en devenir. Dans un ministère autant couronné de succès, dans une mission si chargée et palpitante de par tout ce que Dieu accomplissait en eux et par eux, il n’est pas étonnant que nos deux compères n’aient pas perçu le danger qui les guettait avant qu’il ne soit trop tard.

Conclusion : quel sens donner à tout cela ?

Que faut-il donc conclure de cette histoire mouvementée ? Quel message se dégage-t-il du récit de cette collaboration mal terminée ? Nous nous garderons ici de déceler certains principes « clefs en main » pour communautés chrétiennes, comme si les Actes des Apôtres était un manuel pratique de vie d’Église. En effet, il ne nous semble pas légitime de tirer d’une reconstruction historique, c’est-à-dire hypothétique, des principes qui, même si ils sont corrects et justes en soi, ne peuvent véritablement être fondés bibliquement. C’est selon nous une question d’honnêteté intellectuelle. Le fruit des recherches présentées ci-dessus est peut-être une reconstruction plausible des soucis ayant conduit Paul et Barnabé à la déchirure, mais nous ne saurions nous servir d’une telle reconstruction en la plaquant sur nos situations actuelles ou en proposant des principes universels de bon management ou de leadership. Ce n’est pas là une herméneutique à laquelle nous pourrions souscrire ou que nous encouragerions.

Par contre, pour nous aider à faire sens de cette histoire, deux points méritent d’être relevés, tant ils viennent ouvrir une porte d’espérance face à la situation tragique d’Actes 15, 36-41. En les relevant, nous remarquons d’ailleurs que cette rupture n’est peut-être pas aussi tragique que ce qu’on pourrait penser.

Premièrement, la dispute d’Actes 15 aura permis à deux voyages missionnaires, au lieu d’un seul, de voir le jour. Quelque part, cela est plutôt positif18. Si les chrétiens sont appelés à viser la réconciliation lorsque leurs relations sont distendues, force est de constater que parfois l’échec des hommes n’est pas l’échec de Dieu. Dans le livre des Actes comme dans l’ensemble du récit biblique, Dieu continue d’utiliser des hommes et des femmes faibles et imparfaits pour l’avancement de son royaume.

Mais, deuxièmement, n’oublions pas que nos protagonistes sont nommés à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament et en dehors du livre des Actes, dans des situations historiquement ultérieures à la dispute d’Actes 15. Or, les textes où Paul mentionne Jean-Marc et Barnabé évoquent une issue tout à fait positive à leur relation. Jean-Marc est réhabilité auprès de Paul en 2 Timothée 4,11, où il est appelé « utile (εὔχρηστος) pour le ministère », un terme qui, dans les deux autres mentions néotestamentaires (Philémon 1,11 ; 2 Timothée 2,21), désigne quelqu’un qui « a changé pour le meilleur ». Jean-Marc est également avec Paul à Rome quand, vers la fin de sa vie, il écrit ses épîtres aux Colossiens (4,10) et à Philémon (24). Jean-Marc semble alors être un collaborateur très apprécié de Paul. De même, il se pourrait fort bien que Paul et Barnabé aient réussi à se réconcilier. C’est ce que semble indiquer 1 Corinthiens 9,6, un texte écrit quelques quatre années après leur dispute d’Actes 15 : « Ou bien sommes-nous les seuls, Barnabé et moi, à ne pas avoir le droit de ne pas travailler ? » Ce verset ne suggère en rien une quelconque animosité entre les deux hommes, mais bien plutôt que Barnabé était considéré par Paul comme un collègue, un missionnaire, un évangéliste.

Sur la base de ces nouveaux éléments, est-ce forcer les sources que d’imaginer Paul, Barnabé et Jean-Marc s’être un jour retrouvés pour discuter ensemble de ce qui leur était arrivé en Actes 15, se demander pardon, rétablir leur relation fraternelle et conter ce que Dieu avait accompli à travers leurs ministères respectifs dans le bassin méditerranéen ?

Nicolas Farelly,

Pasteur de l’Église Baptiste de Compiègne,

Professeur associé de Nouveau Testament à la FLTE


1 Sur ces questions herméneutiques, voir e.g. Ben Witherington, The Acts of the Apostles: a socio-rhetorical commentary, Grand Rapids, MI, Eerdmans, 1998, p. 97-102 ; Gordon D. Fee et Stuart (eds.), How to Read the Bible for All Its Worth, 2ème éd., Bletchey, Scripture Union, 1998, p. 105-10 ; William J. Larkin, Acts: Contemporary Applications, Leicester, InterVarsity Press, 1995, p. 13-17.

2 Le reste du Nouveau Testament dévoile également une Église, et des responsables de cette Église, en prise avec bien des difficultés de cet ordre (cf. les relations houleuses entre Pierre et Paul selon Galates, et, de façon peut-être plus anecdotique, du conflit entre Évodie et Syntyche en Philippiens 4,2-9).

3 Le texte Occidental ajoute après « œuvre », « pour laquelle ils avaient été envoyés », ce qui suggère que Marc était censé prendre part à l’évangélisation, qu’il n’était pas simple accompagnant (voir Edouard Delebecque, « Silas, Paul et Barnabé à Antioche selon le texte occidental d’Actes, 15, 34 et 38 », Revue d’Histoire et de Philosophie Religieuses, vol. 64, no 1, p. 47-52).

4 Cf. Luke Timothy Johnson, The Acts of the Apostles, Collegeville, MN, The Liturgical Press, 1992, p. 288 ; Robert W. Wall, The Act of the Apostles, Nashville, TN, Abingdon, 2002, p. 225.

5 Luc n’explique pas les raisons du départ de Jean-Marc (cf. C. Clifton Black, « The Presentation of John Mark in the Acts of the Apostles », Perspectives in Religious Studies, 1993, vol. 20, no 3, p. 245).

6 Walter Bauer et al., Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, 3rd éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000, s. v. παροξυσμός.

7 Cf. S. Jonathan Murphy, « The Role of Barnabas in the Book of Acts », Bibliotheca Sacra, 2010, vol. 167, p. 320.

8 Voir ci-dessous pour une autre proposition de traduction.

9 Ailleurs, Luc mentionne combien il était « un homme bon, plein d’Esprit saint et de foi » (11,24).

10 Voir B. Witherington, The Acts of the Apostles, op. cit., p. 209, pour une discussion sur ce terme.

11 Cf. e.g. W. Bauer et al., BDAG, op. cit., παράκλησις; παράκλητος.

12 Il y a trois exceptions à cette nouvelle « règle » (14,14 ; 15, 12, 26). Nous pourrions expliquer le phénomène comme suit : dans la pensée de Luc, Paul prend le dessus dans la relation entre les deux hommes, mais dans les contextes où Barnabé est clairement reconnu comme premier dans l’ordre « hiérarchique », le ministre « senior » (à Lystre où il est Zeus ; à Jérusalem où les apôtres lui portent une grande estime), c’est lui qui est cité en premier. Contra Richard Bauckham, « Barnabas in Galatians », Journal for the Study of the New Testament, 1979, vol. 2, p. 62.

13 Cf. Andrew C. Clark, « The Role of the Apostles » dans Witness to the Gospel: The Theology of Acts, Eerdmans., Grand Rapids, MI/Cambridge, I. H. Marshall; David Peterson, 1998, p. 184.

14 Voir Rick Strelan, « Recognizing the Gods (Acts 14.8-10) », New Testament Studies, 2000, vol. 46, p. 488-503.

15 L’harmonisation des deux sources que sont les Actes des Apôtres et Galates pose, c’est bien connu, un certain nombre de problèmes aux historiens et autres exégètes. Certaines disparités entre les deux écrits (par exemple entre Actes 9 et Galates 1 sur la conversion de Paul) ont notamment conduit certains critiques à proposer que Luc était parfois mal informé et historiquement imprécis. Voir, e.g., F. F. Bruce, « The Acts of the Apostles: Historical Record or Theological Reconstruction » dans Aufstieg und Niedergang der Römischen Welt, De Gruyter., Berlin, H. Temporini et W. Haase, 1985, vol.3, p. 2580. Pour un traitement global des parallèles entre Actes et Galates, voir en particulier David Wenham, « Acts and the Pauline Corpus. II: The Evidence of Parallels » dans The Book of Acts in the First Century Setting. Volume 1. Ancient Literary Setting, Eerdmans., Grand Rapids, MI, B. W. Winter et A. D. Clarke, 1993, p. 215-43.

16 Pour un excellent survol de ces questions complexes (et malgré une conclusion différente de celle proposée ici), voir D. Wenham, « Acts and the Pauline Corpus », art cit, p. 228-43.

17 R. Bauckham, « Barnabas in Galatia », art. cit., p. 67 (notre traduction).

18 Pour une étude de l’impact missionnaire de Jean-Marc et Barnabé, voir par exemple John J. Gunther, « The Association of Mark and Barnabas with Egyptian Christianity », Evangelical Quarterly, 1983, vol. 54, p. 21-29.

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