Cahier n°107

avril 2017
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Édito

J’ai connu une dame âgée, la grand-mère d’un ami ukrainien, qui avait travaillé dur toute sa vie. Pendant toutes ces années de labeur, elle avait été prévoyante, mettant de l’argent de côté pour sa retraite. Dans un pays où le système des retraites était quasiment inexistant, il fallait s’organiser, se prendre en charge… Elle avait donc maintenant suffisamment d’argent pour s’acheter une maison et elle pouvait entrevoir cette retraite bien méritée avec sérénité. Sauf que nous étions en 1989, et que le mur de Berlin s’est effondré. Du jour au lendemain, cette dame a tout perdu. L’argent pour sa maison était toujours là, mais il ne valait plus rien (avec cet argent mis de côté toute sa vie, elle ne pouvait plus s’offrir qu’un Mars, me disait mon ami). On ne peut qu’imaginer le désarroi et le désespoir terribles de cette femme, son sentiment de ne plus rien maîtriser, d’avoir tout perdu… Et puis, en me racontant l’histoire de sa grand-mère, mon ami m’a dit une phrase que je n’oublierai jamais : « Nous serions fous de penser que cela ne pourrait pas nous arriver, à nous aussi. »

Le Psaume 63 fait état d’une situation similaire et de la réaction de son auteur face à sa situation. Une réaction qui met en lumière ce qui habitait véritablement son cœur, et qui m’a encouragé à mettre mes priorités et mes désirs au bon endroit, en particulier dans mon ministère.

« Psaume de David, lorsqu’il était dans le désert de Juda. Dieu, tu es mon Dieu ! C’est toi que je recherche. Mon âme a soif de toi, mon corps même ne cesse de languir après toi comme une terre aride, desséchée et sans eau. C’est pourquoi, dans ton sanctuaire, je te contemple pour admirer ta puissance et ta gloire. Car ton amour vaut bien mieux que la vie, aussi mes lèvres chantent sans cesse tes louanges. Oui, je veux te louer tout au long de ma vie, je lèverai les mains pour m’adresser à toi. Mon cœur sera comblé comme, en un bon festin, le corps se rassasie de mets gras succulents, et je crierai de joie en chantant tes louanges. Lorsque je suis couché, mes pensées vont vers toi, je médite sur toi tout au long de la nuit. Oui, tu es mon appui, je suis dans l’allégresse à l’ombre de tes ailes ! Je demeure attaché fidèlement à toi et ta puissance me soutient. Qu’ils aillent à leur perte, ceux qui veulent ma mort, et qu’ils soient entraînés aux tréfonds de l’abîme. Qu’ils soient livrés au tranchant de l’épée, que leurs corps soient donnés en pâture aux chacals. Mais le roi trouvera en Dieu la source de sa joie. Ceux qui, dans leurs serments, prennent Dieu à témoin s’en féliciteront, tandis que les menteurs auront la bouche close. »

David est alors dans le désert de Juda. Selon plusieurs interprètes, cela fait référence au temps de la révolte de son fils, Absalom (2 Samuel 15-17) qui a chassé son propre père de Jérusalem, après un coup monté pour lui prendre le trône. David alors avait dû tout quitter au plus vite : sa ville, son trône, son statut, ses amis… David était roi depuis de nombreuses années à Jérusalem, il avait été béni extraordinairement par Dieu, mais du jour au lendemain, il a tout perdu. Et c’est son propre fils qui l’avait trahi et qui était prêt à l’assassiner pour prendre sa place !

C’est pourtant là, en fuite dans le désert de Juda, qu’il écrit et qu’il chante ce psaume : « Ô Dieu, tu es mon Dieu ! C’est toi que je recherche. Mon âme a soif de toi, mon corps même ne cesse de languir après toi comme une terre aride, desséchée et sans eau. » (v.2). Ayant tout perdu, David exprime ce qui lui reste et ce qu’il recherche : Dieu lui-même. David a soif de Dieu, c’est vers lui qu’il s’oriente, c’est lui qu’il poursuit. Il a tout perdu, mais il lui reste Dieu. Il a tout perdu, mais il révèle par sa réaction première ce qui, de toute façon, était le plus important pour lui : Dieu.

Je me suis souvent demandé comment j’aurais réagi à sa place… Tout perdre : mon ministère pastoral, ma communauté, ma réputation, ma famille, mes biens, mon logement… Dans cette situation, de quoi aurais-je soif ? Cette question est d’une importance capitale, tout simplement parce que la réponse qu’on lui donne dit tout, ou presque, de nous. Notre attitude face à la perte et à l’adversité est un enseignement majeur sur ce que nous sommes au plus profond de nous… Elle est un révélateur de notre identité et exprime ce qui est le plus important et a le plus de valeur pour nous. Elle dit ce qu’est l’objet de notre louange, de notre adoration.

Ce que nous adorons ou louons, c’est ce dont nous avons le plus soif. Cela peut être une personne, une chose, une expérience, une relation, un statut, une possession, une renommée, un travail, un plaisir. Un ministère… David, dans le dénuement le plus complet, a révélé quel était l’objet de sa louange, de son affection et de sa soif. Et ce n’était ni son propre statut, ni son royaume, ni même ses possessions. C’était Dieu.

Alors, certes, si l’expérience de la perte peut être un bon révélateur de ce que nous sommes vraiment et de ce qui anime notre louange, peut-être ne faut-il pas attendre de tout perdre pour réaliser tout cela… En fait, dès aujourd’hui, sans même imaginer avoir tout perdu, il est possible d’évaluer ce qui anime notre cœur, vers quoi ou vers qui se porte véritablement notre soif. Comment ? En suivant le chemin. Oui, en suivant le chemin sur lequel on passe le plus de temps, le chemin de ce qui nous rend le plus heureux et nous apporte les émotions les plus fortes, le chemin où l’on dépense le plus d’énergie et le plus d’argent, le chemin de nos engagements les plus fermes… Il suffit de considérer ce chemin sur lequel nous marchons pour savoir où il nous mène. Car au bout de nos chemins se trouve toujours un autel et se trouve toujours un trône. Un autel sur lequel nous sommes prêts à offrir nos plus grands sacrifices. Et un trône devant lequel nous sommes prêts à plier le genou en signe d’adoration. Au bout de nos chemins, là se trouve ce qui a le plus de valeur à nos yeux, là se trouve ce que nous recherchons, ce que nous adorons.

Or ce chemin-là ne ment jamais. On peut dire (avec des mots) que l’on place de la valeur dans telle ou telle chose, on peut dire par exemple que c’est Dieu, et Dieu seul qui est l’objet de notre louange et de notre adoration, mais si tout sur le chemin de nos vies pointe vers une autre direction, vers un autre trône, alors c’est que nous nous trompons nous-mêmes. Nos actes parlent plus fort que nos paroles… David nous dit, et il le prouve, que pour lui, c’était Dieu. Son propre trône et son propre royaume, sa propre vie, il était prêt à les abandonner à son traître de fils. Mais lui, il voulait Dieu. Et moi ? Mon ministère, mes activités, mon statut, la reconnaissance que je reçois : tout cela prend-il la place de Dieu dans ma vie ?

David, dans ce psaume, m’encourage à faire de Dieu, dans le concret de ma vie et de mon ministère, mon tout. L’objet de ma soif et de mon adoration. Mais David ne s’arrête pas là. Non, dans la suite du Psaume, il explicite ce qui l’a poussé à faire le choix de Dieu, ce qui a fait que son inclinaison première a été de se tourner vers Dieu et de le rechercher, lui et lui seul.

On aurait pu s’attendre à ce qu’il cherche à récupérer son bien, ce qui lui revenait de droit, son honneur. Ou qu’il cherche à se venger de son fils, voire même à maudire Dieu ! Mais pas David, et la suite du psaume nous dit pourquoi. S’il a pu continuer à louer et adorer Dieu, c’est parce qu’il savait que seul Dieu pouvait le satisfaire pleinement, le combler (v.6-9). David avait une relation de tous les instants avec Dieu (on le voit au verset 7). En conséquence, il savait que Dieu était celui en qui ses besoins et ses désirs les plus profonds trouveraient leur épanouissement, leur plénitude. Il savait que Dieu seul pouvait le combler. Et moi ? Et nous ? Où cherchons-nous l’assouvissement de nos désirs et de nos besoins ? Si nous n’avons pas fait pour nous-mêmes l’expérience de la saveur de Dieu, nous chercherons toujours ailleurs qu’en lui notre satisfaction. Quand nous la cherchons ailleurs, nous faisons fausse route et nous sommes insatisfaits. Nous le savons, oui, mais David nous rappelle l’importance de le vivre vraiment. Ce n’est pas dans la reconnaissance, dans des activités d’Église bien organisées, ni même dans la croissance de l’Église que je trouverai ma satisfaction. C’est en Dieu.

Et puis, David donne une autre raison pour laquelle c’est de Dieu et de lui seul qu’il avait soif dans son désert : David faisait confiance à Dieu (v.10-12). On pourrait lire ces versets comme une invective vengeresse de la part de David, mais ce n’est pas le cas. Non, ici, alors que les circonstances n’allaient franchement pas dans son sens, alors que tout portait à croire que David était fini et que ses ennemis avaient gagné, David s’en est remis à Dieu. Il savait que Dieu saurait mieux que lui gérer cette situation et qu’il pouvait faire confiance à Dieu, le spécialiste des retournements de situations. Parce que Dieu sait changer en bien le mal que veulent faire les hommes.

En tant que pasteurs et responsables d’Église, il est aisé de faire de notre ministère notre « tout ». Nous nous y impliquons tellement et tant de choses dans nos vies en dépendent. Mais aurais-je toujours soif de Dieu si je perdais tout ? Serais-je prêt à tout perdre pour Dieu ? Mon espérance et ma prière, c’est que la lecture de ce numéro des Cahiers de l’École Pastorale (car c’est sa mission) vous nourrisse, vous équipe et vous encourage dans votre ministère. Mais certainement pas qu’il nourrisse votre ministère comme une fin en soi : notre vie, c’est Dieu. C’est de lui que nous devons avoir soif, et c’est lui qui saura vous satisfaire.

Nicolas FARELLY

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