La pluralité doctrinale dans l’Église

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Deuxième article autour de la pastorale des différences théologiques dans l’Église locale. Ici, l’auteur offre repères théologiques et distinctions minutieuses entre les multiples différences pouvant exister en Église, pour offrir quelques pistes pastorales quant à une discipline ajustée à son contexte. Au-delà de toute solution simpliste et rapide, c’est à une véritable pastorale de la vérité dans l’amour à laquelle nous appelle le professeur Henri Blocher.
La pluralité doctrinale dans l’Église

Introduction

Rien de nouveau sous le soleil, même de la grâce : le Nouveau Testament nous montre les Églises apostoliques travaillées par la pluralité des opinions, y compris divergentes, et les responsables pastoraux appelés à la vigilance, comme aussi à certaines actions, devant ce qui est perçu comme un « problème ». Au moins pour une part.

Il semble bien que le phénomène marque encore davantage les Églises « évangéliques » de notre temps. Parmi les facteurs qui peuvent expliquer sa « montée en puissance », la mobilité commune joue un grand rôle : dans chaque Église se retrouvent des croyants qui sont venus à la foi dans d’autres dénominations, ont reçu « ailleurs » leur formation doctrinale et se sont imprégnés de manières de faire, de penser et d’être. Les membres d’une même communauté, disons « classique », mêlent facilement d’anciens réformés, pentecôtistes, mennonites, etc. Le niveau d’éducation s’est élevé, qui favorise les tentatives d’élaboration indépendante. Surtout, l’offre de formation a explosé ! Les écoles et d’autres institutions organisent des « cours courts » pour un large public. Sur Internet, les navigateurs curieux vont à la pêche et ramènent de tout, de gentils dauphins et de vilains requins, et autres poulpes peu sympathiques.

Le fait est avéré. Comment faire face ? Comment traiter la pluralité doctrinale dans les Églises évangéliques ?

A. Trois repères biblico-théologiques

L’autorité de la doctrine révélée

Un premier repère garde son importance, lui que la pollution atmosphérique de la modernité tardive, la modernité-post, risque de faire perdre de vue (rien de moins à la mode). À le négliger, on risque de vider de son sens le qualificatif « évangélique » lui-même. L’autorité de la doctrine révélée doit prévaloir. Les croyants ont été « livrés au modèle de doctrine » auquel ils ont obéi de cœur (Rm 6.17). L’Église se construit sur la fondation des apôtres et prophètes, c’est-à-dire de leur enseignement, la foi (au sens objectif) transmise une fois pour toutes (Ép 2.20 ; Jd 3). L’Écriture atteste abondamment le principe. Il reflète la vérité que Luther énonçait sous la forme : l’Église, créature de la Parole.

Le respect de ce premier repère implique le sens de la Vérité comme une, et comme accessible à la formulation dans le langage de l’humanité. Il requiert de résister au relativisme « à chacun sa vérité », à la revendication d’autonomie individuelle, comme à la dévaluation des mots – sous prétexte d’exalter la supériorité d’une vérité qui, dès lors, se « vaporise » et bientôt s’évapore. Comparer 1 Jean 5.20 ! Il implique aussi que s’exerce dans l’Église visible, c’est-à-dire d’abord locale, une discipline doctrinale, sans quoi l’autorité ne veut plus dire grand-chose. Le Christ de l’Apocalypse félicite l’Église d’Éphèse de s’en soucier, malgré ses autres manques, et censure celles de Pergame et Thyatire pour leur laxisme en la matière (Ap 2.14-20). Jean, l’Ancien, va jusqu’à interdire (en Église, car Kuria représente une Église) la salutation des hétérodoxes. Romains 16.17 enjoint de se séparer de ceux qui tordent la saine doctrine.

La hiérarchisation des articles de foi

Le deuxième repère empêche de se fixer sur le premier avec la rigidité du fanatique. L’Écriture enseigne aussi la hiérarchisation des articles de foi. Tous les énoncés, bien qu’ils viennent tous de Dieu, n’ont pas la même importance. Il y en a dont la négation est simplement incompatible avec l’identité chrétienne. Il y en a d’assez secondaires pour que nous devions supporter nos dissentiments à leur propos. Il y en a aussi entre les deux pôles, selon les degrés d’une échelle qu’il faut se rappeler.

La vérité est une (le mot n’est même pas employé au pluriel). Sa cohérence reflète l’unité divine elle-même. Si nous maîtrisions parfaitement la pensée communiquée, avec une logique de précision infinie, nous serions sans doute capables de voir comment un écart minime implique logiquement l’abandon de la Vérité. Mais tel n’est pas le cas. La Vérité révélée est comme un corps vivant : oui, une petite piqûre à un endroit affecte tout le corps, mais la plupart du temps il vaut mieux n’en pas tenir compte – et, dans le corps, toutes les parties n’ont pas la même importance ! Notre Seigneur Jésus enseigne explicitement qu’il y a dans la Torah des choses qui pèsent plus et des choses qui pèsent moins (Mt 23.23). Le passage de Philippiens 3.15-16 fait jouer la hiérarchisation : il faut parvenir au point qu’avaient atteint ensemble Paul et ses destinataires, s’unir dans la même pensée ; mais sur d’autres points (qui ne sont quand même pas « indifférents », adiaphora), il faut patienter, attendre que Dieu éclaire les frères, et marcher d’un même pas.

Luther, déjà, dans les Articles de Smalkalde (1537-1538), distingue les « hauts articles de la majesté divine », puis l’article « capital » de la justification, et, dans sa préface, il oppose les décrets et ordonnances que peuvent édicter les conciles et les « choses essentielles commandées par Dieu ». Calvin pose le principe avec pleine conscience des enjeux : ...

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