L’émotion dans la prédication

Extrait
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Florent Varak, auteur d’un ouvrage récent sur la prédication, part ici de ce constat redoutable du peu de souvenirs conscients que laissent les prédications dans nos esprits oublieux. Il se propose alors de réfléchir à un axe homilétique souvent négligé dans la réflexion et la pratique pour contrer ce phénomène malheureux. Celui d’une meilleure prise en compte des émotions dans la prédication. L’intérêt de sa réflexion réside dans le souci de fonder bibliquement son approche, tout en nous offrant de réelles pistes, pratiques à mettre en œuvre.

La prédication qui suit, adaptation d’une série de prédications parcourant une quinzaine de psaumes pris parmi les genres qui composent cette section de l’Écriture : didactique, lamentation, action de grâce, montée... est proposée pour illustrer la réflexion à laquelle il nous engage.

L’émotion dans la prédication

Introduction

Prêcher est un art redoutable. Des dizaines d’heures sont consacrées chaque mois à la réalisation de messages dont le souvenir restera finalement assez limité. Dans un sondage réalisé à la sortie du culte portant sur la question : « De quoi a parlé le pasteur ? », Alfred Kuen note que « sur 1.250 auditeurs, 38 % ne se souvenaient de rien ; 31 % avaient mal compris ; 27 % se rappelaient vaguement quelques éléments ; 4 % seulement étaient capables de dire quel avait été le sujet de la prédication(1). »

C’est parfois la faute de l’auditeur qui « méprise les prophéties », se coupant ainsi de l’influence bienfaisante de l’Esprit Saint (cf. 1 Th 5.19-22). Mais reconnaissons que cela peut être aussi de notre faute à nous, prédicateurs. Nous sommes parfois si dispersés qu’il est impossible de retenir l’idée générale. Nous sommes parfois si déconnectés de la vie réelle de l’auditoire que nous facilitons l’inattention. Il arrive aussi que nous ignorions la part émotionnelle de la communication. Le prédicateur ne peut faire l’économie de réfléchir aux émotions qu’il génère, soit par sa propre vie émotionnelle en chaire, soit par celles qu’il suscite par son propos. Cet article a pour objet d’examiner le rôle que jouent les émotions lors d’une prédication, que ce soient celles du prédicateur, qui favoriseront ou non la communication, ou celles véhiculées par les textes en eux-mêmes et qu’il s’agit alors de communiquer d’une façon appropriée, légitime et percutante. Cet article propose quelques repères sur ce que sont les émotions ; quelques repères bibliques quant à leur fonction, et quelques pistes concrètes pour une meilleure prise en compte de celles-ci dans la prédication.

A. Quelques notions sur les émotions

Selon Dantzer, qui signe un ouvrage introductif sur la question, les émotions sont « des sensations plus ou moins nettes de plaisir ou de déplaisir. Les émotions agréables ou positives accompagnent la venue ou l’anticipation d’éléments gratifiants. Les émotions désagréables ou négatives sont associées à l’expérience de la douleur, du danger ou de la punition(2). » Mais les émotions ne se limitent pas à une sensation. Goleman, psychologue spécialisé du sujet le note ainsi : « Je désigne par émotion à la fois un sentiment et les pensées, les états psychologiques et biologiques particuliers, ainsi que la gamme de tendances à l’action qu’ils suscitent(3). » Les émotions préparent donc à l’action.

Dantzer constate aussi que « la plupart des biologistes admettent que les émotions jouent un rôle déterminant dans l’organisation des comportements(4). » Notez les émotions que suscite cette histoire, et les encouragements concrets qu’elle génère :

« C’était au début de la guerre du Viêtnam. Au plus fort d’un affrontement avec des Viêt-Cong, un détachement américain était retranché dans une rizière. Soudain, six moines apparurent, marchant en file indienne sur le talus séparant deux rizières. Avec une assurance et un calme parfaits, ils se dirigeaient droit vers la ligne de feu. « Ils ne regardaient ni à droite ni à gauche. Ils marchaient droit devant, se souvient David Busch, l’un des soldats. C’était vraiment étrange, parce que personne ne tirait sur eux. Et, après qu’ils eurent parcouru le talus, je me retrouvai soudain comme détaché du combat. J’avais perdu toute envie de me battre, du moins pour le reste de la journée. Et je n’étais certainement pas le seul, car tout le monde s’est arrêté. Nous avons arrêté de nous battre. »

L’effet pacificateur du courage tranquille de ces moines sur les soldats illustre un principe fondamental de la vie sociale : les émotions sont contagieuses. Certes, cette histoire représente un cas extrême. La plupart du temps, la contagion émotionnelle est bien plus subtile et participe d’un échange tacite qui a lieu dans toute rencontre. Nous communiquons et captons les émotions en une sorte d’économie souterraine de la psyché dans laquelle certaines rencontres sont néfastes, d’autres salutaires. Cet échange affectif s’effectue à un niveau subtil, presque imperceptible ; la façon dont le vendeur d’un magasin nous accueille peut nous donner l’impression qu’il nous ignore, qu’il ne nous aime pas, ou au contraire qu’il apprécie notre personne. Les émotions s’attrapent comme une sorte de virus social(5).

Je suppose que vous avez imaginé, visualisé cette scène. Elle vous a saisi(e) et vous avez instinctivement réfléchi à des attitudes combatives. Vous avez peut-être décidé de demeurer plus paisible dans des situations conflictuelles, ou bien de partager cette histoire au prochain conseil d’Église !

Les émotions nous orientent. Elles sont « contagieuses » parce que « nous imitons inconsciemment les émotions manifestées par quelqu’un en mimant à notre insu son expression faciale, ses gestes, le ton de sa voix et d’autres signes non verbaux(6). »

Nous le réalisons quotidiennement. Débuter sa journée avec un collègue rabat-joie aura précisément cet effet ! Retrouver un conjoint joyeux ou un enfant aimant donnera des sentiments agréables propres à guérir les petites peines du jour. « Lors d’une interaction entre deux personnes, le transfert de l’humeur va de l’individu le plus expressif vers l’individu le plus passif », affirme Goleman(7). Le prédicateur ne peut faire l’économie de réfléchir aux émotions qu’il engendre, soit par sa propre vie émotionnelle en chaire, soit par celles qu’il suscite par son propos.

B. Quelques notions bibliques sur les émotions(8)

Les chrétiens ont tendance à commettre trois erreurs dans leur réflexion sur les émotions. La première consiste à les minimiser systématiquement comme des expressions charnelles, inférieures à la pensée. La seconde consiste à les exalter comme les seuls indices fiables de la présence de Dieu ou de son approbation. La troisième les simplifie à l’extrême en les distinguant en deux catégories, les bonnes et les mauvaises.

La Bible valorise la vie émotionnelle. Dieu lui-même communique en utilisant ...

1. Enquête menée auprès des participants à 25 cultes. Rolf Heue & Reinhold Lindner, Predigen lernen, Gladbeck Schriftenmission, 1980, p. 39, dans Alfred Kuen, Comment prêcher, Saint-Légier, Éditions Emmaüs, 1998, p. 10.

2. Robert Dantzer, Les émotions, Coll. Que sais-je ?, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, p. 7.

3. Daniel Goleman, L’intelligence émotionnelle 1, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 357.

4. Dantzer, op. cit., p. 10.

5. Goleman, op. cit., pp. 151-152.

6. Ibid., p. 152.

7. Ibid., p. 153.

8. Cette section est tirée de Florent Varak & Philippe Viguier, Le manuel du prédicateur, Éditions Clé, 2017, pp. 131-132.

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