Approche psychanalytique de la question homosexuelle

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Savoir d’où vient l’homosexualité est l’objet d’un débat qui n’a pas toujours été exempt d’intérêts partisans. Marc Opitz, psychiatre, nous aide à mieux comprendre la manière dont la psychanalyse a abordé cette question ainsi que l’évolution de ses perspectives.

Approche psychanalytique de la question homosexuelle

La question homosexuelle comme symptôme d'un malaise social

La question de l'homosexualité, question d'actualité, est l'une des composantes du malaise social de la fin du vingtième siècle et du début du vingt et unième siècle dans nos sociétés occidentales avancées. Malaise social qui a un rapport privilégié avec la question identitaire et particulièrement l'identité sexuelle.

De façon flagrante, un des problèmes majeur et qui risque encore de s'exacerber est celui du changement progressif des repères définissant cette identité sexuelle. En effet, beaucoup d'hommes consultent de plus en plus pour des difficultés sexuelles variées, mais plus globalement pour des difficultés à trouver leur place de partenaire dans le couple, de père dans la famille ou de responsable dans la société.

Depuis le déclin de l'autorité paternelle, amorcé dans les années soixante-dix jusqu'a nos jours, où nous voyons triompher une biotechnologie permettant de procréer en se passant du sexe masculin (insémination artificielle, etc. ...), et simultanément, disparaître la transmission automatique du nom du père aux enfants, l'homme se sent douloureusement remis en cause dans son « être viril ». Il ne trouve plus de modèle social stable auquel s'identifier.

Traditionnellement, dans la société patriarcale - et l'Église participe toujours de cette dimension patriarcale - les hommes représentaient les valeurs d'autorité et de combativité tandis que les femmes incarnaient le foyer où elles tenaient le rôle de mère et d'épouse qui soutient et accompagne. En acquérant une légitime autonomie professionnelle et financière, les femmes ont inévitablement bousculé ce schéma et nous avons dû, et devons encore, repenser entièrement l'organisation sociale.

L'Église n'échappe pas à cette évolution au travers, entre autre, du problème du ministère féminin et plus encore au travers de l'érosion et de la remise en cause des identités sexuelles marquées héritées de la société patriarcale traditionnelle.

Mais, au delà des remaniements profonds de l'identité masculine et de la « libération » des femmes, ce qui est sûr aujourd'hui, c'est l'avènement d'un regard nouveau sur la sexualité. Il y a 20 ans, des homosexuels entreprenaient une thérapie pour cesser de l'être. Ils ressentaient une forte culpabilité par rapport à leur pratique. De nos jours, un homosexuel ne fait pas une thérapie pour « guérir de son inclination », il revendique même cette identité sexuelle, mais il entreprend une thérapie pour de tout autres motifs.

On sait également combien la communauté gay a su se faire reconnaître et occuper une place non négligeable dans le paysage social, en particulier dans les campagnes de prévention contre le sida. En 20 ans, le mouvement homosexuel a conquis des droits inimaginables avant 1980. Et, s'il est vrai que l'homophobie demeure, elle est incomparablement moins virulente qu'il y a quelques années. Il faut dire que la représentation sociale de l'homosexualité s'est modifiée radicalement et, dans cette modification, la psychanalyse a joué un rôle déterminant en infléchissant les positions psychiatriques classiques. 

L'évolution du discours psychiatrique sur l'homosexualité

Le  discours psychiatrique de la fin du dix-neuvième siècle considérait l'homosexualité comme une tare, une dégénérescence, caractérisant aux yeux de certains une « espèce » ou une « race » toujours maudite, toujours réprouvée. À cet égard, il faut remarquer que la figure de l'homosexuel, d'Oscar Wilde à Marcel Proust, fut reçue à la fin du siècle, alors que progressait l'antisémitisme, comme un équivalent du juif : « À la haine du juif pour lui même, écrit le psychiatre Hans Mayer, correspond la haine de l'homosexuel pour lui même ».

Pour le discours psychiatrique du début du vingtième siècle, l'homosexualité fut toujours regardée comme une inversion sexuelle, c'est à dire comme une anomalie psychique, mentale ou de nature constitutive, un trouble de l'identité ou de la personnalité pouvant aller jusqu'à la psychose et conduisant souvent au suicide.

La terminologie connut de multiples variations : pour les femmes, on employa les termes de saphisme ou de lesbianisme, en référence à Sapho, poétesse grecque de l'île de Lesbos adepte de l'amour entre femmes ; pour les hommes on parla d'uranisme, de pédérastie, de sodomie, de névropathie, d'homophilie, etc. ...

Il fallut attendre les années 70 puis les travaux d'historiens comme Michel Foucault et les grands mouvements favorables à la liberté sexuelle pour que l'homosexualité ne soit plus regardée comme une maladie, mais comme une pratique sexuelle à part entière. On parla alors des homosexualités et non plus de l'homosexualité pour signifier que celle-ci était moins une structure qu'une composante de la sexualité humaine dotée d'une pluralité de comportements aussi variés que ceux des névroses ordinaires.

En 1974, sous la pression des « mouvements de libération », l'American Psychiatric Assocation (APA) décida, par un référendum, de rayer l'homosexualité de sa liste des maladies mentales. Cette affaire fit scandale. Elle indiquait en effet que la communauté psychiatrique américaine, faute de pouvoir définir scientifiquement la nature de l'homosexualité, avait cédé à la pression de l'opinion publique en faisant voter ses membres sur un problème dont la solution ne relevait pas d'une procédure électorale.

En 1987, sans la moindre discussion théorique, le terme de perversion (employé jusque-là pour désigner des pratiques sexuelles considérées comme des déviations par rapport à une norme sociale ou sexuelle, dont l'homosexualité), disparut de la terminologie psychiatrique mondiale et fût remplacée par celui de paraphilie, terme sous lequel n'était plus rangée l'homosexualité. Depuis cette décision, l'homosexualité n'est plus considérée comme relevant d'un traitement psychiatrique.

Par ailleurs, la génétique s'est intéressée à l'homosexualité. Mais si le facteur génétique paraît désormais admis en psychiatrie dans le déterminisme de maladies comme la psychose maniaco-dépressive ou le groupe des schizophrénies, aucun déterminisme fiable n'a été jusqu'à ce jour mis en évidence pour l'homosexualité.

Psychanalyse et homosexualité

Freud est le premier à avoir rompu avec le discours psychiatrique de son époque qui considérait l'homosexualité comme une tare. Féru de culture grecque et passionné de littérature il souligna que bien souvent les grands créateurs étaient homosexuels et il fût toujours sensible à la tolérance du monde de l'Antiquité à l'égard de la pédérastie, au point d'oublier que même chez les grecs, l'amour des garçons pouvait être réprouvé en tant que vice menaçant la civilisation.

Ce qui intéressa Freud, ce ne fut pas de juger l'homosexualité en bien ou en mal mais de comprendre ses causes, sa genèse, sa structure du point de vue de l'inconscient. D'où l'intérêt qu'il porta à l'homosexualité latente des hétérosexuels dans la névrose, et plus encore dans la paranoïa. Freud conserva le terme de perversion* pour désigner des comportements sexuels déviants par rapport à la norme structurale de l'Œdipe* (et non plus par rapport à la ou les normes sociales) et il y rangea l'homosexualité, dont il fit une perversion d'objet. Dans cette perspective, il lui retira tout caractère péjoratif ou valorisant. En un mot, il fit entrer l'homosexualité dans un universel de la sexualité humaine et il l'humanisa en renonçant progressivement à en faire une disposition innée ou naturelle, c'est à dire biologique ou culturelle, pour la concevoir comme un choix psychique inconscient.

En 1920, à propos d'une jeune fille qu'il avait eue en traitement parce qu'elle aimait une femme et que ses parents voulaient obliger à se marier, Freud donna une définition canonique de l'homosexualité qui récusait toutes les thèses sur « l'état intermédiaire », le « troisième sexe » ou « l'âme féminine dans un corps d'homme ». Selon la doctrine de l'Œdipe et de l'Inconscient, l'homosexualité, comme conséquence de la bisexualité humaine originaire, existe à l'état latent chez tous les êtres humains. Quand elle devient un choix d'objet exclusif, elle a pour origine chez la fille une fixation infantile à la mère et une déception à l'égard du père. Freud montre qu'il est vain de chercher à « guérir » un sujet de son homosexualité quand celle-ci était installée. Il ajoutait que, parfois, on pouvait dégager la voie menant vers l'autre sexe, le patient devenait alors bisexuel. Mais, précisait-il : « transformer un homosexuel pleinement développé en un hétérosexuel est une entreprise qui n'a guère plus de chance d'aboutir que l'opération inverse ».

Dans Psychologie de masse et analyse du moi, il donne une définition plus précise de l'homosexualité : elle survient après la puberté, quand s'est installé durant l'enfance un lien intense entre le fils et sa mère. Au lieu de renoncer à celle-ci, celui-ci s'identifie à elle, se transforme en elle et cherche des objets susceptibles de remplacer son moi et qu'il puisse aimer comme il a aimé sa mère.

Dans une lettre adressée à une femme dont le fils était homosexuel et qui s'en plaignait, il écrivit : « l'homosexualité n'est évidemment pas un avantage, mais il n'y a là rien dont on doive avoir honte, ce n'est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie, nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle, provoquée par un arrêt du développement sexuel. Plusieurs individus hautement respectables, des temps anciens et modernes, ont été homosexuels et parmi eux on trouve quelques-uns des plus grands hommes (Platon, Michel-Ange, Léonard de Vinci, etc. ..).C'est une grande injustice de persécuter l'homosexualité comme un crime, et c'est aussi une cruauté ». Ces paroles de Freud ont d'autant plus de poids quand on connaît ses positions très conservatrices en matière de morale.

Mais au fil des années, et pendant plus de cinquante ans, sous l'influence grandissante des sociétés psychanalytiques nord-américaines, la Société Internationale de Psychanalyse (IPA) renforça son arsenal répressif. Ainsi, en sens contraire de la clinique freudienne, elle n'hésita pas à qualifier les homosexuels de pervers sexuels (au sens moral du terme, et non en son sens psychanalytique, c'est à dire structural) et à les juger tantôt inaptes au traitement psychanalytique, tantôt guérissables à condition que la cure ait pour objet de les orienter vers l'hétérosexualité.

Jacques Lacan - et le lacanisme - fut en France et dans les pays où il s'implanta, le fer de lance d'une réactivation de la tolérance freudienne à l'égard de l'homosexualité. Au point de vue théorique, il confirma les acquis freudiens et introduisit la notion de relation précoce à la mère en parlant de « désir maternel » et il délivra la terminologie freudienne de toute équivoque paternalocentriste.

Dans cette optique, c'est le désir* qui structure l'identité sexuelle, sans privilégier un sexe au détriment de l'autre. Les images maternelles puis paternelles jouent un rôle structurant essentiel dans la dialectique du désir qui aboutira à l'identité sexuelle du sujet adulte au travers de la notion centrale d'ordre symbolique*.

Aux États-Unis, à partir de 1975, les thèses psychanalytiques sur l'homosexualité furent radicalement contestées par les « mouvements de libération » des homosexuels qui, tout en menant une lutte pour l'égalité des droits entre les sexes, recoururent à la notion de gender* (genre en français) pour essayer de montrer que la sexualité en général est une construction idéologique échappant à toute réalité anatomique. Le concept d'homosexualité fut même récusé au profit d'une revendication de type identitaire et communautariste. D'où la création d'un vocabulaire militant définissant des catégories favorables ou hostiles aux pratiques homosexuelles : homophobie, hétérosexisme, homophilie, etc. …

Par la suite la notion de gender se généralisa, notamment chez les féministes pour affirmer que le sexe est toujours une construction culturelle, un « gender » sans rapport avec la différence biologique. D'où l'idée que chaque individu peut changer de sexe selon le genre ou le rôle qu'il s'assigne lui-même pour sortir de l'assujettissement que lui impose la société.

La situation actuelle

Nous en sommes arrivé, dans nos sociétés dites « postmodernes » à un certain « psychanalysme » qui tend à rabattre tout questionnement sur la question de la problématique du moi*. Cette approche, qui privilégie la mise en scène exclusive des prestiges d'une certaine subjectivité et la culture du relationnel pour lui-même, impose à notre « postmodernité » une culture du narcissisme et du sujet roi pour qui le moi et l'accomplissement de ses « désirs » ont force de loi. La question homosexuelle et ses variantes en sont le plus bel exemple au travers des revendications de type identitaire ou communautariste.

Pour la psychanalyse classique au contraire, l'homosexualité n'est pas une disposition biologique, culturelle ou idéologique mais elle reste un choix psychique inconscient, lié aux avatars du développement sexuel du sujet*, et de ce fait elle a une dimension structurale.

Dans cette perspective, elle cesse d'être une maladie, une tare, une dégénérescence pour réintégrer l'universel de la sexualité humaine. À partir de là, toute forme de thérapie « normalisante » est abandonnée au profit d'une clinique du désir capable de comprendre les choix sexuels du sujet en dehors de tout jugement moral.

Cette approche psychanalytique va à contre-courant des mouvements gays et féministes pour qui le droit à la différence « mythifié » se mue en un désir d'enfermement pour valoriser une culture identitaire du moi au détriment de tout sujet universel.

Pour conclure

Tant qu'il y aura des hommes, il y aura de l'inconscient. En effet, la singularité de l'être humain, outre qu'il parle, pense ou rit, est qu'il est impuissant à maîtriser les forces quelquefois bénéfiques, quelquefois nocives qui agissent en lui. Ce sont ces forces qui nous échappent et qui vont au delà de notre vouloir et de notre savoir conscient qui portent le nom d'inconscient.

Et souvent l'inconscient nous fait souffrir, lorsque le décalage entre ce que nous sommes et ce qui nous échappe nous rend malheureux. Ce malheur est compris différemment selon l'éclairage qu'on lui donne : sociologique, politique, historique, subjectif, religieux, etc. …

Pour la foi chrétienne, il s'appelle séparation de Dieu et péché.

À l'universel de la sexualité et de l'inconscient auquel tout être humain est assujetti répond l'universel du péché. Et à cet universel du péché, la Parole de Dieu répond par l'universel de l'offre de salut en Jésus-Christ. C'est à cet universel de l'offre de salut qu'a à se confronter tout sujet, qu'il soit juif ou grec, homme ou femme… homosexuel ou hétérosexuel au travers du témoignage de l'Église de Jésus-Christ.


 

*Perversion : en psychiatrie et dans le discours commun, la perversion désigne des pratiques sexuelles considérées comme des déviations par rapport à une norme sociale ou religieuse, c'est un jugement moral. En psychanalyse, le terme de perversion a conservé l'idée de déviation par rapport à la norme structurale qu'est l'Œdipe mais elle est dépourvue de toute connotation morale. Avec la névrose et la psychose, la perversion constitue l'une des trois structures psychiques auxquelles chacun de nous est assujetti.

*Œdipe ou complexe d'Œdipe : représentation inconsciente par laquelle s'exprime le désir sexuel ou amoureux de l'enfant pour le parent de sexe opposé et son hostilité pour le parent de même sexe. Le complexe d'Œdipe apparaît entre 3 et 5 ans, son déclin marque l'entrée dans la période dite de latence, et sa résolution après la puberté se concrétise par un nouveau type de choix d'objet.

*Désir : en psychanalyse le désir est l'expression d'une convoitise ou d'un appétit qui tendent à se satisfaire dans l'absolu, c'est à dire en dehors de toute réalisation concrète. Est très proche du terme de concupiscence.

*Ordre symbolique ou fonction symbolique : système de représentations inconscientes fondé sur le langage et autour duquel s'organise la multiplicité des situations psychiques particulières à chaque sujet. Le complexe d'Œdipe et le complexe de Castration font partie de ce système inconscient.

*Gender : désigne le sentiment social ou psychologique de l'identité sexuelle, alors que le sexe définit l'organisation anatomique de la différence entre le mâle et la femelle. En France, la notion de gender ne s'est pas imposée et l'on préfère parler d'identité sexuelle plutôt que de genre.

*Moi : terme employé en philosophie et en psychanalyse pour désigner la personne humaine en tant qu'elle est consciente d'elle-même et objet de la pensée. Pour la psychanalyse, ce moi conscient sûr de lui-même est en grande partie un leurre puisqu'il ignore l'inconscient qui le conditionne.

*Sujet : en philosophie et en psychanalyse, le sujet est défini comme l'homme même en tant qu'il est le fondement de ses propres pensées et de ses actions. Il est l'essence de la subjectivité humaine dans ce qu'elle a d'universel et de singulier, il s'oppose alors au moi illusoire.

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