L'homosexualité, les données du Nouveau Testament et leur contexte

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L’approche biblique est, pour les évangéliques, ultimément déterminante. Jacques Buchhold, professeur de Nouveau Testament à la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine nous présente les textes principaux ainsi que le contexte dans lequel ils ont été écrits et lus. 

L'homosexualité, les données du Nouveau Testament et leur contexte

Le Nouveau Testament ne mentionne la pratique homosexuelle de manière explicite qu’à trois reprises et sous la plume de l’apôtre Paul. En 1 Corinthiens 6.9 et 1 Timothée 1.10, la mention est lapidaire, faisant partie d’une liste de pratiques jugées coupables :

Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas le royaume de Dieu ? Ne vous égarez pas : ce ne sont pas ceux qui se livrent à l’inconduite sexuelle, à l’idolâtrie, à l’adultère, les hommes qui couchent avec des hommes, les voleurs, les gens avides, les ivrognes, ceux qui s’adonnent aux insultes ou à la rapacité qui hériteront le royaume de Dieu (1 Co 6.9-10)(1).

Nous savons bien que la loi est bonne, pourvu qu’on en fasse un usage légitime ; sachant que la loi n’est pas faite pour le juste, mais pour les sans-loi et les insoumis, les impies et les pécheurs, les sacrilèges et les profanateurs, les parricides et les matricides, les meurtriers, les gens qui se livrent à l’inconduite sexuelle, les hommes qui couchent avec des hommes, les trafiquants d’esclaves, les menteurs, les parjures, et tout ce qui peut encore s’opposer à l’enseignement sain, d’après la bonne nouvelle de la gloire du Dieu bienheureux, bonne nouvelle qui m’a été confiée (1 Tm 1.9-11).

En Romains 1.26-28, le propos de l’apôtre est plus développé ; il inclut, en particulier, l’homosexualité féminine ainsi que l’homosexualité masculine : 

C’est pour cela que Dieu les a livrés à des passions déshonorantes. Ainsi, en effet, leurs femmes ont changé les relations naturelles pour des actes contre nature ; de même les hommes, abandonnant les relations naturelles avec la femme, se sont enflammés dans leur appétit les uns pour les autres ; ils se livrent, entre hommes, à des actes honteux et reçoivent en eux-mêmes le salaire que mérite leur égarement.

Un quatrième texte est parfois aussi invoqué, Jude 7, qui renvoie à l’épisode de Sodome et de Gomorrhe (voir plus loin).

De façon traditionnelle, l’exégèse chrétienne a discerné dans ces textes un jugement moral négatif sur les diverses formes de pratiques homosexuelles. C’est avec l’étude du théologien Derrick Sherwin Bailey, Homosexuality and the Western Christian Tradition, parue en 1955(2), que les premières fissures sont apparues dans l’unanimité exégétique sur ces questions, et depuis lors elles n’ont cessé de s’étendre et de s’agrandir(3). Selon cette nouvelle compréhension, les textes du Nouveau Testament cités plus haut ne viseraient nullement les « relations homosexuelles moralement responsables » qui s’expriment dans une « authentique relation d’amour mutuel » dont les « conditions sont la réciprocité, la fidélité, la générosité, etc. »(4). De même que l’Écriture condamne l’adultère mais encourage la formation de couples hétérosexuels, ce sont les perversions des relations homosexuelles responsables qu’elle censurerait et non la saine pratique d’une juste homosexualité.

Cette nouvelle interprétation des textes néo-testamentaires, qui considère que les « condamnations bibliques de l’homosexualité ne sont pas pertinentes dans le débat actuel(5) », s’appuie essentiellement sur deux éléments : la prise en compte du contexte culturel du premier siècle et l’apport des sciences humaines contemporaines. C’est ainsi que John McNeill pose la question : « Peut-on simplement accepter que ce qu’on entend par homosexualité dans les traductions de la Bible ait représenté, dans l’esprit des auteurs bibliques, la même chose que ce que ce terme désigne aujourd’hui ? »(6). Toute exégèse rigoureuse ne devrait-elle pas, en effet, replacer les mots et les discours des auteurs bibliques dans le contexte de leur temps pour tenter de discerner ce que ces écrivains voulaient dire ? C’est à cet effort de « redéfinition » des mots et des idées que nous allons nous atteler.

L’homosexualité en Grèce et à Rome

La pédérastie

La pratique de l’homosexualité en Grèce et à Rome au premier siècle était fréquente et largement acceptée, mais sous une forme particulière : la pédérastie. À Rome, les jeunes garçons étaient des esclaves, en Grèce des adolescents qui n’étaient pas encore citoyens. 

Cependant, ainsi que le rappelle l’historien Henri-Irénée Marrou à propos de la pédérastie hellénique, « l’essence de la pédérastie ne réside pas dans les relations sexuelles anormales… : elle est d’abord une certaine forme de sensibilité, de sentimentalité, un idéal misogyne de virilité totale(7) », la forme la plus caractéristique et la plus noble de l’amour. Car, selon l’idéal grec qu’exprime, par exemple, Platon, la pédérastie (en grec paiderasteia) a une visée éducative (en grec paideia), liant l’adulte à l’adolescent dans « une communion beaucoup plus puissante » que celle qui unit les parents aux enfants(8). C’est pourquoi, réfléchissant dans La République à la Cité idéale qu’il désire fonder, Platon souligne que l’« amour charnel » « ne devra… pas approcher » du droit amour qui lie l’« amant » et l’« aimé » : 

Le baiser que l’amant donnera à son aimé, la communauté de leur existence, tout contact entre eux seront comme à l’égard d’un fils ; ses mobiles seront nobles, s’il arrive qu’il se fasse écouter ; d’une façon générale, les relations vis-à-vis de celui à qui on s’intéresse seront de nature à ne jamais éveiller l’opinion que l’intimité de celles-ci soit allée plus avant(9)

Néanmoins, il suffit de connaître le cœur humain pour comprendre que l’idéal de l’amour pédéraste platonique a souvent été trahi, ce que confirment largement les faits. « On constate même que le mot “amour” (érôs) est assez rarement employé dans les textes de l’époque classique quand il s’agit de l’attrait normal des sexes et qu’il est presque réservé à l’amour homosexuel »(10). La pédérastie est, en réalité, partout présente dans les textes grecs et romains. On en parle en Crète, à Spartes, en Élide et en Béotie, à Mégare, Thèbes, Chalcis, en Thessalie, à Athènes. On la retrouve même dans nombre de mythes grecs. À Rome, Catulle, Cicéron, Virgile, Horace et bien d’autres, l’ont pratiquée, et selon Gibbon, « parmi les quinze premiers empereurs, Claude a été le seul dont les désirs amoureux aient été entièrement sains », c’est-à-dire hétérosexuels(11).

Une échelle des valeurs

Une telle pratique de l’homosexualité montre clairement que l’échelle des valeurs gréco-romaine hiérarchise différemment ses exigences que l’échelle des valeurs de la tradition chrétienne (cf. plus loin pour ce qu’il en est du N.T.). Pour la tradition chrétienne, le respect du caractère hétérosexuel du couple est fondamental et toute transgression de cette règle est perçue comme un péché. L’« infamie » dans la tradition gréco-romaine ne réside pas dans le caractère hétéro ou homosexuel de la relation amoureuse mais, conformément à son « idéal de virilité totale », dans le fait, pour un citoyen grec ou un homme libre romain, de se comporter dans la relation sexuelle comme une femme. La faute morale fondamentale est ainsi la « mollesse » ou la passivité : passivité de l’homme qui se laisse « chevaucher » par la femme, qui pratique le cunnilingus ou se livre à la fellation sur son compagnon(12). La femme active, qui se prend pour un homme, dans une relation hétérosexuelle ou, pire encore, dans une liaison homosexuelle, renverse le juste ordre des choses.

La misogynie grecque et le machisme romain ont encouragé les relations pédérastiques. Mais l’éphèbe grec et le mignon romain n’ont pas le statut d’homme adulte : pour eux, la passivité est naturelle, ils ne sont pas censés connaître le plaisir. Dès que les poils apparaîtront, la relation devra cesser, en sorte que certains, désirant garder leur éphèbe, le feront épiler. On comprend donc pourquoi, selon l’échelle des valeurs gréco-romaine, l’homosexualité masculine ou féminine entre adultes est jugée illégitime et moralement condamnable(13). Le vocabulaire même, utilisé à son encontre, en témoigne : « déshonorer, outrager, action honteuse, conduite infâme, impureté, mœurs ignobles(14) ».

1 Corinthiens 6.9

La prise en compte du contexte gréco-romain de la pratique homosexuelle soulève une question concernant l’enseignement de l’apôtre Paul à ce sujet : celui-ci, dans ses lettres, condamne-t-il toutes les formes de relations homosexuelles ou vise-t-il uniquement l’homosexualité si prisée par les Grecs : la pédérastie, ainsi que le suggère la traduction par la TOB de 1 Corinthiens 6.9 (« ni les efféminés, ni les pédérastes ») et de 1 Timothée 1.10 (« pédérastes ») ? Si tel était le cas, ces textes perdraient de leur pertinence dans le débat actuel sur l’homosexualité, qui concerne des adultes consentants.

Notons, cependant, que même si, dans ces deux textes, Paul ne censurait que les pratiques pédérastiques de son temps, cela n’impliquerait pas nécessairement qu’il approuve les relations homosexuelles entre adultes consentants. Car son silence pourrait s’expliquer par le jugement moral négatif de la culture environnante sur ce type de relations, et l’on doit le reconnaître : dans aucun texte Paul n’encourage la relation homosexuelle entre adultes alors qu’on s’attendrait à ce qu’il le fasse s’il approuvait de telles relations, étant donné la répulsion des Grecs et des Romains pour de telles pratiques.

Mais en 1 Corinthiens 6.9 Paul vise-t-il uniquement la pédérastie ? Car dans ce verset, il n’emploie pas les mots utilisés par les Grecs pour parler du pédéraste (paiderastès, paidophthoros), il a recours aux termes malakoi et arsenokoitai. Le premier d’entre eux, les « mous », servait à désigner celui qui jouait le rôle passif dans la relation homosexuelle, en particulier entre adultes. Le second apparaît ici pour la première fois en grec et, comme nous le verrons plus loin, vise toutes les formes des relations homosexuelles masculines. Par ailleurs, la mention du lesbianisme en Romains 1.26 montre que l’apôtre inclut la pratique homosexuelle entre adultes dans son propos.

Une pratique « contre nature »

Nous l’avons dit : l’infamie, dans le domaine sexuel, pour l’homme grec ou romain, c’est la « mollesse », la passivité. Mais était-il pour autant, d’un point de vue moral, totalement insensible à la différence entre les relations hétérosexuelles et les relations homosexuelles ? Paul Veyne classe la pédérastie antique dans « les liaisons illégitimes, mais moralement admises, à la manière de l’adultère, chez nous, dans la bonne société, ou, récemment encore, de l’union libre… Tel était le traitement que Rome concédait aux relations avec les mignons et la Grèce aux relations avec les éphèbes. »(15) Dans ces cas-là, on feignait d’ignorer. Michel Foucault, de son côté, souligne que « l’usage des plaisirs dans le rapport avec les garçons a été, pour la pensée grecque, un thème d’inquiétude »(16).

On découvre l’un des indices d’une telle inquiétude sous la plume de Platon qui juge la pédérastie « contre nature » lorsqu’il écrit :

J’ajoute, quelle que soit la façon, plaisante ou sérieuse, dont les plaisirs de cet ordre [c'est à dire, d’amour] doivent être conçus, que la conception en doit être celle-ci : le plaisir qui s’y rapporte semble, selon la nature, avoir été accordé au sexe féminin et au sexe masculin quand ils vont l’un à l’autre s’unir en vue de la génération, tandis qu’est contre la nature la copulation des mâles avec les mâles, ou des femelles avec les femelles ; et c’est l’incontinence dans le plaisir qui a inspiré un tel acte à ceux qui l’ont osé les premiers(17).

« Il n’est pas bien…, ajoute Platon, d’avoir un commerce amoureux avec de jeunes garçons comme si c’était avec une femme » car « chez les bêtes, on ne voit pas de mâle s’accoupler pour une telle fin à un autre mâle parce que cela n’est pas dans la nature ». Et à ceux qui, malgré tout, plaideraient pour l’innocence d’une telle pratique, le philosophe allègue qu’elle s’oppose à la vertu : « À celui qui cède à l’attrait du plaisir et qui est incapable de tenir bon, tout le monde ne reprocherait-il pas sa mollesse ? chez celui qui s’abaisse à jouer le rôle de la femme, ne blâmera-t-on pas d’autre part sa ressemblance avec ce dont il se fait l’image ? »(18)

Conformément à la pensée grecque, c’est à l’argument de la vertu qui s’oppose à la passivité de l’homme dans la relation sexuelle auquel Platon a recours comme un argument décisif pour s’opposer aux pratiques homosexuelles. Mais cet argument s’ajoute à celui de ce qui est « contre nature » : l’anatomie humaine et l’ordre des choses (l’exemple des animaux(19)) mettent en lumière le caractère désordonné de l’appétit sexuel dans la relation homosexuelle. 

Lorsqu’en Romains 1.26, l’apôtre Paul emploie la même expression que Platon, « contre nature », dans un contexte identique condamnant ensemble l’homosexualité masculine et féminine, ce qui est un fait rare chez les auteurs anciens(20), il ne semble guère possible de l’interpréter autrement que de la manière dont Platon l’emploie. La « nature » ne peut désigner ici les seules conventions sociales(21) et l’expression « contre nature » l’attitude d’hétérosexuels qui, contre leur penchant naturel, pratiqueraient l’homosexualité(22). Comme Platon, Paul renvoie aux caractéristiques anatomiques de l’homme et de la femme, et à un certain ordre des choses. 

Cependant, ce point de vue de l’apôtre ne découle pas seulement de l’usage grec de l’expression mais aussi de la prise en compte de l’autre héritage culturel de l’apôtre : son héritage juif. Car ce qui est « contre nature » est présenté, en Romains 1.18-32, comme un renversement de ce que Dieu a institué par sa création (v. 20) : par leur idolâtrie, les hommes « ont changé la gloire du Dieu impérissable en des images représentant l’être humain périssable, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles » (v. 23) ; ils ont ainsi « changé la vérité de Dieu pour le mensonge » (v. 25) ; « c’est pour cela que Dieu les a livrés à des passions déshonorantes. Ainsi, en effet, leurs femmes ont changé les relations naturelles pour des actes contre nature ; de même les hommes, abandonnant les relations naturelles avec la femme… » (v. 26-27). En fait, Paul mentionne l’homosexualité en premier dans sa liste des comportements pécheurs auxquels Dieu a livré les hommes car c’est l’homosexualité qui, dans les relations entre être humains, illustre le mieux le renversement que représente l’idolâtrie dans le rapport des hommes avec Dieu. Car de même que dans l’idolâtrie l’homme manifeste tout autant son besoin que son rejet de l’Autre en se fabriquant des dieux à sa ressemblance, dans l’homosexualité l’homme exprime tout autant son désir que son refus de l’autre en se tournant vers celui qui lui ressemble.

On peut d’ailleurs se demander si l’inversion entre les deux binômes hétéro/homo-sexualité et virilité/mollesse dans l’échelle des valeurs grecque n’est pas caractéristique de l’idolâtrie grecque pour laquelle l’homme est l’échelle de toutes choses. Car comment la pensée grecque aurait-elle pu valoriser la différence entre les sexes alors même qu’elle insistait sur la ressemblance entre les hommes et leurs dieux ?

L’héritage juif(23)

Ainsi, l’enseignement éthique de l’apôtre Paul et la définition des mots et des idées qu’il utilise ne peuvent se comprendre uniquement à la lumière du contexte hellénistique de son temps. Ces réalités sont lourdes de l’héritage juif dont elles sont les légataires. Or, les spécialistes s’accordent sur ce point : la condamnation de l’homosexualité sous toutes ses formes est unanime dans le judaïsme ancien. Philon, Josèphe, La lettre d’Aristée, les Oracles sibyllins, le Testament des douze patriarches, tous ces auteurs ou ces textes rejettent sans équivoque la pratique de l’homosexualité.

Comme dans Platon, cette pratique est régulièrement jugée « contre nature », car elle s’oppose à la complémentarité anatomique de l’homme et de la femme, rend impossible la procréation, sous-entend un excès de passion et ne se retrouve pas (pensait-on) dans le monde animal(24). Cette condamnation de l’homosexualité s’appuie largement sur deux données vétéro-testamentaires auxquelles le Nouveau Testament semble aussi se référer : le précédent de Sodome et de Gomorrhe, et les interdits de la loi de Moïse.

Le rappel de Sodome

En effet, l’apôtre Pierre rappelle dans sa seconde épître la « conduite débauchée » des habitants de Sodome et de Gomorrhe (2 P 2.7) et Jude mentionne qu’ils « se sont livrés à l’inconduite sexuelle et ont couru après des êtres d’une autre nature » (Jude 7). En fait, Jude compare (« d’une manière semblable », v. 7) le péché de ces hommes à celui des anges qui ont « quitté leur propre demeure » (v. 6) pour s’unir aux filles des humains (cf. Gn 6.1-2). Il se pourrait donc qu’il ne vise pas directement l’homosexualité car, comme le dit la Genèse (19.1), les hôtes de Lot, à Sodome, étaient des anges. Mais il est clair que les habitants de Sodome ne le savaient pas et que leurs intentions étaient de nature homosexuelle(25). La parole de Jésus sur les jours du Fils de l’homme contient peut-être aussi une allusion indirecte à l’homosexualité des habitants de Sodome. Car s’il rappelle dans sa liste d’activités que les gens de l’époque de Noé « se mariaient », cet élément disparaît dans la liste qui concerne ceux de Sodome (Lc 17.27-28).

Arsenokoitai (1 Co 6.9 ; 1 Tm 1.10)

Les interdits de la loi de Moïse concernant la pratique de l’homosexualité se trouvent en Lévitique 18.22 et 20.13, textes dont nous donnons, en partie, la transcription de la traduction grecque de la Septante entre parenthèses :

18.22 : Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme (kai meta arsenos ou koimèthèsè koitèn gunaikos). C’est une abomination.

20.13 : Si un homme couche avec un autre homme comme on couche avec une femme (kai hos an koimèthè meta arsenos koitèn gunaikos), ils ont commis tous deux une abomination ; ils seront mis à mort : leur sang sera sur eux.

L’intérêt de ces deux textes est qu’ils semblent pouvoir expliquer l’origine de l’un des mots que Paul utilise en 1 Corinthiens 6.9 pour parler de l’homosexualité et qu’il reprend en 1 Timothée 1.10 : le mot arsenokoitai. Car ce terme, qui désigne « des hommes qui couchent avec des hommes(26) », est inconnu du grec avant Paul. C’est pourquoi, comme le suggère David F. Wright27, ce mot a dû être forgé par le judaïsme hellénistique ou peut-être par Paul lui-même à partir des citations du Lévitique données plus haut (voir le grec entre parenthèses). 1 Corinthiens 6.9 et 1 Timothée 1.10 dénoncent donc bien tous les types de pratiques de l’homosexualité.

Pour un élargissement des perspectives néo-testamentaires

Compris à la lumière du contexte gréco-romain et de leur héritage juif, les mots et les idées néo-testamentaires concernant l’homosexualité visent les diverses formes de pratiques homosexuelles masculines et, en Romains 1.26, féminines, et le jugement qu’ils expriment sur elles est négatif. 

Une telle étude, cependant, devrait être élargie à d’autres enseignements du Nouveau Testament. Il s’agirait ainsi de relever la différence entre le péché (la pratique homosexuelle en actes ou en pensée, cf. Mt 5.27-30) et la tentation (les pulsions homosexuelles, cf. Jc 1.13-15), ce qui pourrait aider la personne homosexuelle à mieux se comprendre et à s’accepter, par la grâce de Dieu, sans accepter pour autant de pécher. Il faudrait aussi inscrire l’enseignement néo-testamentaire sur l’homosexualité dans le cadre de son enseignement sur la sexualité en général, puis traiter du rôle bienfaisant de la communauté chrétienne, et finalement rappeler que le Seigneur, dans sa bonté, sauve et restaure. Car après avoir dénoncé, entre autres, les pratiques homosexuelles, l’apôtre rappelle à ses lecteurs de Corinthe : 

C’est là ce que vous étiez - quelques-uns d’entre vous. Mais vous avez été lavés, vous avez été consacrés, vous avez été justifiés par le nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu (1 Co 6.11).

1 L’Écriture est citée, sauf mention contraire, selon La Nouvelle Bible Segond (NBS).

2 Longmans, Green, Londres, 1955.

3 En français, les deux ouvrages les plus documentés qui s’inscrivent dans la ligne de Bailey sont ceux de John MCNEILL, L’Église et l’homosexuel : un plaidoyer, trad. de l’américain (1976), Le Champ Éthique 7, Genève, Labor et Fides, 1982, et de John BOSWELL, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité. Les homosexuels en Europe occidentale des débuts de l’ère chrétienne au XIVe siècle, trad. de l’anglais et du latin (1980) par Alain Tachet, Bibliothèque des Histoires, Paris, NRF, Gallimard, 1985. Pour un point de vue évangélique ou plus traditionnel, voir, en français, Thomas E. SCHMIDT, L’homosexualité : perspectives bibliques et réalités contemporaines, trad. de l’anglais par Sylvette Rat, Terre Nouvelle, Cléon d’Andran, Excelsis, 2002, et en anglais, l’excellent livre de Robert A. GAGNON, The Bible and Homosexual Practice. Texts and Hermeneutics, Nashville, Abingdon Press, 2001.

4 McNeill, p. 178.

5 Robin Scroggs, The New Testament and Homosexuality, Philadelphie, 1983, p. 127.

6 McNeill, p. 42-43.

7 Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité. Tome I. Le monde grec, Points Histoire H56, Paris, Seuil, 1948, 7e éd., 1981, p. 60.

8 Platon, Le banquet, 209, dans Œuvres complètes, trad. Léon Robin en collaboration avec M.-J. Moreau, t. I, La Pléiade, Paris, NRF, Gallimard, 1950, p. 745.

9 La République, III, 403, a-b, dans Œuvres complètes, t. I, p. 959.

10 Robert Flacelière, La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès, nve éd. revue et corrigée, Paris, Hachette, 1959, p. 138.

11 Cité par Boswell, p. 92.

12 Sur ces questions, on peut lire l’excellent article de Paul Veyne, « L’homosexualité à Rome », dans Communications, 35. Sexualités occidentales, sous dir. Philippe Ariès et André Béjin, Points 172, Paris, Seuil, 1982, p. 41-51. De manière plus développée, voir Michel Foucault, Histoire de la sexualité. 2. L’usage des plaisirs, Bibliothèque des Histoires, Paris, NRF, Gallimard, 1984, p. 207-269.

13 Veyne, p. 48.

14 Marrou, p. 354, n. 2.

15 Veyne, p. 48.

16 Foucault, p. 207.

17 Les lois, I, 636, b, dans Œuvres complètes, t. II, p. 651. Nous soulignons.

18 Ibid. VIII, 836, c-e, p. 931-932.

19 On sait, de nos jours, qu’il existe certaines formes d’« homosexualité » chez les animaux.

20 On ne trouve cela avant Paul que dans Platon et le Pseudo-Phocylides, selon David F. Wright, « Homosexuality : The Relevance of the Bible », The Evangelical Quaterly 61, 1989, p. 295.

21 McNeill, p. 58.

22 Boswell, p. 151 : « Dans l’Épître aux Romains 1.26, la “nature” doit donc être comprise comme désignant la nature individuelle des païens en question » ; cf. McNeill, p. 57.

23 Voir, en particulier, Schmidt, p. 105-123 ; Gagnon, p. 159-183.

24 Pour les textes, voir Schmidt et Gagnon.

25 Certains considèrent que le péché des habitants de Sodome n’était pas l’homosexualité mais la transgression des règles sacrées de l’hospitalité (Boswell, p. 129-137 ; McNeill, p. 46-53) ; pour une critique, voir Schmidt, p. 106-110 ; Gagnon, p. 71-91.

26 La traduction proposée par Boswell, p. 429-432, « agents sexuels mâles », des hommes qui couchent avec des hommes ou femmes, d’où « prostitués actifs » (p. 432) est impossible d’un point de vue linguistique. Voir David F. Wright, « Homosexuals or Prostitutes ? The Meaning of Arsenokoitai (1 Co 6.9 ; 1 Tm 1.10) », Vigilae Christianae, 38, 1984, p. 125-153.

27 Ibid.


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