Quelle parole pour le pasteur et l’Église dans l’espace public ?

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Sur quels sujets et dans quelle mesure la parole de l’Église et de ses responsables est-elle requise ou même possible dans l’espace public ? Avons-nous une légitimité à prendre la parole et dans quel but le faisons-nous ?

Le texte qui suit est la transcription d’un exposé donné lors d’une session de l’École pastorale sur le thème de la laïcité, les 2 et 3 octobre derniers par Étienne Lhermenault. Il y analyse les possibilités de cette prise de parole et nous prévient contre les risques inhérents à celle-ci au regard de notre contexte ecclésiologique et sociétal.

Nourri par son expérience institutionnelle en tant que président du Conseil National des Évangéliques de France (CNEF) et ancien Secrétaire général de la Fédération baptiste de France (FEEBF), Étienne Lhermenault nous encourage à une prise de parole sage, pesée, courageuse et prophétique. Il nous met en garde tout à la fois contre la tentation de la respectabilité (mutisme pleutre) et contre celle du pouvoir (conquête du politique). Il s’agit de nous concentrer sur nos missions essentielles : l’annonce de l’Évangile, l’âpre défense de nos libertés religieuses et l’expression décomplexée de nos convictions.

Quelle parole pour le pasteur et l’Église dans l’espace public ?

« … la démocratie est fragile et repose sur la confiance en la parole exprimée. Elle n’a de possibilité que si l’on peut se fier à ce que disent ceux qui sont nommés à des postes de responsabilité et si l’honnêteté de chacun n’est pas prise en défaut. Or la situation actuelle, dans notre pays, est celle d’une crise de confiance. »

Ainsi s’exprimait la commission d’éthique protestante évangélique en décembre 2000 dans un texte intitulé « De la vérité et de l’honnêteté en politique, appel aux partis politiques ». Il ne visait pas alors le mensonge d’un ministre de la République, mais l’entente des partis de droite comme de gauche avec des entreprises pour l’attribution de marchés publics en échange du versement de fortes sommes, et cela alors même que les lois sur le financement des partis politiques étaient entrées en vigueur. Et le texte de poursuivre :

« Il nous paraît indispensable que les divers partis, s’ils veulent continuer de jouer un rôle dans notre pays et être jugés dignes de représenter les électeurs qui leur font confiance, reconnaissent publiquement les faits et leur caractère inacceptable et considèrent comme inaptes à toute activité politique publique tous ceux qui ont participé à ces actions ou, en ayant eu connaissance, les ont tolérées, quel que soit leur niveau de responsabilité actuelle(1). »

Cette prise de position, envoyée aux responsables des partis politiques et aux présidents des Assemblées basse et haute par ladite commission, illustre bien la difficulté à laquelle nous sommes confrontés quand nous voulons prendre la parole dans l’espace public : nous peinons à le faire (peu de pasteurs sont prêts à investir du temps dans une commission d’éthique) et notre parole, quand elle existe, rencontre peu d’échos.

J’aimerais réfléchir avec vous, tour à tour, à la spécificité de la parole « professante » dans l’espace public, à la nécessité de ne pas se tromper de combat en la matière, et aux divers défis qui nous attendent.

I. Spécificité d’une parole « professante »

Les onze années passées en tant que Secrétaire général de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France au sein du Conseil de la Fédération Protestante de France (FPF), ajoutées aux sept années passées à présider le Conseil national des Évangéliques de France (CNEF) m’ont conduit à discerner avec plus d’acuité combien l’ecclésiologie comptait en matière de parole publique.

C’est ainsi que les Églises réformées et luthériennes, qui se conçoivent comme des Églises de la multitude, pensent assez spontanément devoir exercer un magistère moral : dire au « prince » – entendez au président ou au gouvernement – comment il doit agir, estimer que la société attend forcément une parole des protestants sur toutes les grandes questions de société, faire une sélection dans ce qui mérite l’indignation (l’étranger et l’immigré plus que le fœtus, par exemple), appuyer telle ou telle disposition légale par souci de concorde (ou de compromission !).

Bien que la multitude ne soit plus au rendez-vous et que le débat interne existe sur ce magistère moral, c’est encore assez largement le réflexe des instances institutionnelles de ces Églises.

À l’inverse, les Églises évangéliques, très majoritairement « professantes »(2), peinent à se mobiliser pour prendre la parole. Il y a certes deux difficultés circonstancielles :

  1. Comment parler d’une seule voix lorsque vous avez affaire à un milieu, certes dynamique, mais dont le morcellement le dispute à la diversité ?
  2. La relative faiblesse en matière de représentativité, et aussi la dispersion des institutions qui ont représenté pendant longtemps les évangéliques. Jusqu’à l’avènement du CNEF en deux temps – 2001 pour les premières approches et 2010 pour l’organisation en association déclarée –, trois organismes tentaient de regrouper, et donc de représenter, les évangéliques. La Fédération protestante de France qui a inclus des évangéliques dès sa création en 1905 et a accueilli par étapes les baptistes (1916), les apostoliques, les évangéliques tziganes (1975), les pentecôtistes, les adventistes… jusqu’à représenter 25 % des effectifs évangéliques au début des années 2000. La Fédération évangélique de France, créée en 1969 pour rassembler les évangéliques sur une base confessionnelle stricte, n’a jamais regroupé plus de 20 % de ce milieu. Et enfin, l’Alliance évangélique française dont l’influence sur le protestantisme évangélique a été réelle, mais dont l’organisation en réseau de personnes physiques et d’œuvres paraecclésiastiques a eu ses limites puisqu’elle n’a jamais vraiment engagé les unions d’Églises dans ses projets et ses prises de parole. Ainsi, chaque fois que l’une de ces instances s’est exprimée, et cela est arrivé fréquemment avec la Fédération protestante, occasionnellement avec la Fédération évangélique de France et plus rarement avec l’Alliance évangélique française, la majorité des évangéliques ne se sentait pas concernée quand elle ne dénonçait pas, selon les cas, un discours trop politique ou trop peu biblique (ou les deux à la fois).

Mais il y a aussi une question ecclésiologique dans cette difficulté à prononcer une parole publique.

1. Insistance sur l’Église locale

À la classique distinction entre Église visible et Église invisible, les évangéliques préfèrent celle d’Église locale et d’Église universelle avec la conviction que la réalité universelle doit avoir une traduction concrète en un lieu donné par le rassemblement des croyants. Cette conception n’est pas commandée par le pragmatisme, mais par la conviction que l’habitation de l’Esprit en chacun des croyants permet au petit nombre rassemblé d’être authentiquement corps du Christ. Les évangéliques citeront volontiers à ce propos la parole de Jésus dans Matthieu 18.20 : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux ». Cette conception de l’Église qui met en avant la libre association des croyants valorise très nettement l’initiative individuelle. Et ce n’est pas un hasard si, dans le domaine qui nous intéresse, la parole publique d’interpellation a été portée avec le plus de succès, non par une union d’Églises ou une institution représentative du monde évangélique, mais par un homme, le pasteur baptiste Martin Luther King qui a lutté pour les droits civiques de ses frères noirs dans l’Amérique ségrégationniste des années 50 et 60. Je le mentionne ici parce qu’il est assez souvent cité par les évangéliques qui décident de se prononcer sur telle ou telle injustice. Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le congrégationisme freine considérablement les initiatives collectives à partir du moment où elles doivent impliquer des structures supra-locales. Non que de telles structures n’existent pas – en fait, les évangéliques ont développé avec le temps des unions d’Églises régionales et nationales –, mais les décisions, pour être assumées par tous, doivent être prises en dialogue constant entre le niveau supra-local et local.

2. Accent sur la dimension individuelle du salut

Parmi les quatre traits distinctifs du protestantisme évangélique cités par Sébastien Fath(3) (mais définis par David Bebbington, professeur à l’université de Stirling en Écosse), le « conversionnisme » occupe une bonne place. Les évangéliques insistent sur la nécessité d’une appropriation personnelle de la foi à l’occasion d’une rencontre avec le Christ et marquée par un changement de vie radical. Ils parlent à ce propos de conversion ou de nouvelle naissance et appellent tout homme, toute femme, à faire, par cette expérience, « la paix avec Dieu ». Billy Graham, le célèbre évangéliste nord-américain, est l’auteur d’un livre qui porte d’ailleurs ce titre. Plus qu’aucun autre, il n’a eu de cesse de prêcher devant des auditoires gigantesques la nécessité de cette nouvelle naissance. Et ce message très répandu en milieu évangélique colore la spiritualité de ceux qui le professent. Le salut s’y réduit parfois à cette expérience initiale et la dimension individuelle de la relation à Dieu est survalorisée par rapport à la dimension communautaire et ecclésiale. Enfin, la question de la conformité entre la doctrine professée et le comportement adopté est un sujet de préoccupation fréquent, surtout en ce qui concerne la famille et la sexualité. Ceci explique la plus grande facilité des évangéliques à se mettre d’accord pour s’exprimer sur ces sujets d’éthique individuelle plutôt que sur des questions de société comme la pauvreté, le chômage ou les inégalités.

3. Culture de la séparation

À ces deux traits, il faut encore en ajouter un troisième : celui de la culture de la séparation. Dans leur conception même de l’Église, les évangéliques sont habitués à distinguer et donc à séparer. Ils tiennent, par conviction, à tracer soigneusement la frontière entre ceux qui professent publiquement leur foi en Jésus-Christ, généralement en passant par les eaux du baptême et qui seront membres de la communauté locale, et ceux qui se contentent d’assister plus ou moins assidûment aux rencontres et qui n’en seront pas membres. En réalité, cette culture de la séparation est adossée à une culture de l’engagement, autre trait distinctif des évangéliques repéré par Bebbington. Il n’est pas imaginable pour eux qu’un croyant soit peu ou pas pratiquant, peu ou pas engagé dans ce qui est communément appelé « la vie de l’Église ». Très utile pour la dynamique de l’Église locale, ce trait distinctif peut avoir pour revers un relatif désintérêt pour les problèmes extérieurs à la communauté et parfois même une grande difficulté à imaginer des collaborations autres qu’avec des semblables. Pour illustrer mon propos, je voudrais évoquer un épisode récent du positionnement du Conseil National des Évangéliques de France. Après avoir exposé publiquement les raisons de notre désaccord avec le projet de loi sur le mariage entre personnes de même sexe et devant la quasi absence de débat sur un sujet de cette importance, nous avons fait le choix d’appeler les évangéliques à manifester le 13 janvier. Voici un extrait de ce que j’ai écrit sous le titre « cobelligérance » pour convaincre les plus réticents :

« Le dimanche 13 janvier les responsables du CNEF et, je l’espère, de nombreux évangéliques se joindront à l’initiative citoyenne non partisane qu’est "La Manif Pour Tous". Ils y retrouveront des associations connues comme les Associations familiales protestantes ou le Comité protestant évangélique pour la dignité humaine, mais aussi des associations catholiques, juives, musulmanes ou laïques de tous ordres avec lesquelles ils n’auraient jamais imaginé faire un jour cause commune. […]
La cause étant suffisamment sérieuse et les opposants au projet de loi suffisamment proches sur le sujet, il fallait mettre nos forces ensemble pour tenter de faire entendre ce langage du nombre et de la rue. Notre espoir, c’est que les hommes politiques, à défaut d’être lucides sur les dimensions éthiques du sujet, prennent la mesure du poids électoral des opposants dont nous faisons partie.
Ceci étant dit, faire cause commune ou être « cobelligérants » ne nous oblige nullement à renoncer à ce que nous sommes(4). »

Globalement bien accueilli, mon propos a quand même rencontré quelques critiques chez un public plutôt jeune qui a jugé, non pas qu’il ne fallait pas manifester, mais qu’il aurait fallu le faire seuls !

Assez logiquement après ce que je viens de dire, les grandes avancées morales et sociales obtenues par des évangéliques l’ont plus été par des individus – pensez à William Wilberforce (1759-1833) qui obtint le vote d’une loi marquant l’abolition de l’esclavage (trois jours après sa mort !), ou à Martin Luther King qui lutta pour les droits civiques de ses compatriotes afro-américains – que par des institutions ecclésiales, parfois en désaccord avec leurs propres combattants.

II. Ne pas se tromper de combat

Il me semble donc que nous n’avons pas à emprunter la voie du magistère moral qui présuppose une conception de l’Église qui ne correspond pas à nos convictions, mais celle de l’interpellation prophétique pour faire entendre la pertinence du dessein de Dieu pour sa création. C’est ce que j’ai essayé de dire lors de la dernière assemblée plénière du CNEF (30 mai 2017) et qui m’a valu quelques incompréhensions. Je vous propose d’y revenir ci-après.

1. L’annonce du salut, pas la défense des valeurs

Dans une société en perte de repères, fleurit un discours sur les valeurs qui prête à confusion. Tous portent aux nues la liberté, presque tous, la laïcité, beaucoup, l’égalité, la fraternité ou encore la vie ! Et les croyants, en mal de reconnaissance dans un pays très sécularisé, vibrent dès qu’ils perçoivent (ou imaginent) une inspiration vaguement chrétienne à l’origine de l’une ou l’autre de ces valeurs. Le problème, c’est que la notion même de valeur, par son imprécision, est ambiguë : ainsi ceux qui louent la vie avec le plus de vigueur le font en faveur de… la fin de vie, c’est-à-dire l’euthanasie, car, disent-ils, la vie ne vaut d’être vécue que si elle est digne selon leurs propres critères ! Ce que de trop nombreux chrétiens ne perçoivent pas, c’est que ce discours sur les valeurs joue le rôle de référence ultime, parfois même de religion de substitution – c’est net avec la « valeur » laïcité – dans une société qui s’est systématiquement éloignée de toute idée de transcendance. Or, une valeur qui n’a plus Dieu et sa volonté pour références se transforme en idole et produit une morale rigide bien plus asservissante que tous les commandements divins réunis. Pensez à la multiplication des interdits que produit la liberté idolâtrée : interdit de considérer l’avortement comme un mauvais choix, interdit de proposer une alternative même raisonnable sur Internet, interdit de parler de l’homosexualité comme un péché, interdit bientôt de donner la fessée à son enfant… et surtout interdit d’interdire !

Disons-le tout net, la défense des valeurs, fussent-elles chrétiennes, n’est pas notre combat. Nous n’avons pas vocation à encourager l’idolâtrie ou, ce qui n’est guère mieux, l’hypocrisie. Car, souvenons-nous, il fut un temps pas si lointain où la morale chrétienne, les valeurs de la famille et de la fidélité conjugale, imprégnaient la société. Les hommes et les femmes étaient-ils meilleurs pour autant ? Non, mais assurément plus retors, puisqu’une grande partie d’entre eux s’efforçait juste de sauver les apparences. Est-ce vraiment ce que nous voulons ? N’avons-nous pas plutôt à annoncer l’incapacité totale de l’homme à faire le bien et le don de la justification par la grâce de Dieu au moyen de la délivrance apportée par Jésus-Christ ? Oui, chers amis, le seul combat qui vaille dans un monde en perdition c’est celui de l’annonce de l’Évangile, de cette puissance de Dieu par laquelle il sauve tous ceux qui croient.

2. L’interpellation prophétique, pas le pouvoir politique

Cela reviendrait-il à dire que l’évolution de la société nous indiffère et que nous n’avons aucun rôle à y jouer ? Je ne le crois pas, mais nous devrions méditer cet avertissement du Seigneur : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez prudents comme des serpents et innocents comme des colombes. » (Mt 10.16). Autrement dit, le monde vers lequel le Seigneur nous envoie est dangereux et les pièges n’y manquent pas. J’en vois un se dessiner très nettement pour l’évangélisme mondial et à un moindre degré pour l’évangélisme français, celui de la conquête du pouvoir politique. Avec pour ressort cette idée « folle », parce que naïve et toujours démentie, qu’il suffirait qu’un chrétien remporte la magistrature suprême pour changer durablement la face d’un pays. Dans la pratique, la chose ne s’est jamais produite. Certes, il y a eu dans certains pays d’Afrique subsaharienne et aux États-Unis des présidents qui confessaient avoir mis leur foi en Jésus-Christ, mais aucun d’eux n’a transformé sa nation. Pire, plusieurs se sont révélés aussi corrompus que leurs prédécesseurs non-chrétiens ! Et quand, dans l’histoire ancienne, un empereur, Constantin, s’est converti à Christ, il a certes fait du christianisme une religion officielle de son empire mais ce n’est pas la foi qui a triomphé du paganisme, mais le paganisme qui a pénétré dans l’Église ! Nous ne devrions jamais l’oublier : notre combat en tant que corps de Christ n’est pas de conquérir le pouvoir politique, mais de garder les mains libres pour assumer notre rôle prophétique dans la société.

Ce que j’appelle le rôle prophétique de nos Églises peut se résumer en une expression : avoir le courage de la vérité, en nous efforçant d’abord de discerner ce qui est bien et en osant ensuite exposer paisiblement et fermement nos convictions. La complexité des questions et des situations auxquelles nous sommes confrontés ôte toute crédibilité aux prises de position hâtives et péremptoires, ou assimile ceux qui s'y risquent à un énième groupe de pression qui défend des intérêts particuliers. Notre amour affiché de la vérité nous interdit un tel raccourci et nous oblige à un travail courageux d'information et d'analyse. Il nous faut donc, dans un premier temps, à l'intérieur de nos communautés, nourrir une réflexion véritable, bibliquement fondée, qui passe par un débat sérieux et serein. Chacun aura ainsi l'occasion d'apprendre à ne plus réagir seulement en fonction de préjugés forgés sous le coup de l'émotion – ce qui est trop souvent le cas dans notre société –, mais en fonction d'éléments précis, de critères définis au cours d'une démarche réfléchie, ce qui est une façon d’assumer avec plus de maturité son rôle de citoyen. Puis, dans un deuxième temps, sur la base de ce travail commun, il faut saisir toutes les occasions qui nous sont offertes pour, en tant qu’Églises, interpeller la société sur les conséquences des choix qu'elle fait. Tout en privilégiant résolument la participation constructive au débat collectif, il est indéniable que, pour une bonne part, nos interventions ne pourront éviter la dénonciation de la réalité tragique du mal et l'annonce du jugement qui vient (cf., par exemple, Jacques 5.1ss). L'exercice est à l'évidence périlleux et nous vaudra à coup sûr de solides inimitiés. Pour qu'il soit véritablement efficace, il impliquera que nous sachions allier fermeté, douceur et humilité.

J’attire votre attention sur le fait que ce courage de la vérité sert aussi l’annonce de l’Évangile dans la mesure où il contribue à rappeler l’écart entre ce que Dieu veut pour l’homme et les choix que l’homme fait.

3. La liberté chrétienne, pas la majorité morale

Dernier élément de réflexion sur le rôle qui nous incombe dans ce monde déboussolé : prier et agir pour que la liberté de conscience et de culte pour tous soit respectée et non pas défendre l’établissement d’une quelconque majorité morale. N’avez-vous jamais été frappé par les termes qu’emploie l’apôtre Paul en invitant à prier pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont au pouvoir ? Voici ce qu’il dit exactement (1 Tm 2.2) :

« Que l’on prie pour les rois et pour tous ceux qui sont au pouvoir, afin que nous puissions mener, à l’abri de toute violence et dans la paix, une vie qui exprime, dans tous ses aspects, notre piété et qui commande le respect. »

L’objectif que fixe Paul, l’apôtre des païens, à l’intercession pour les autorités païennes de son époque, n’est ni leur conversion, ni la transformation de l’empire en une antichambre du christianisme. Non, c’est la préservation de la paix et d’une certaine forme de liberté permettant aux croyants de vivre en disciples du Christ. Serait-ce l’indice que l’apôtre se préoccupe fort peu du salut des autorités et de l’évolution des mœurs de la société ? Permettez-moi d’en douter, mais ce que l’apôtre a compris sous l’inspiration de l’Esprit, c’est que la transformation sociale passe d’abord par la régénération des cœurs du plus grand nombre et non par la conversion spectaculaire de quelques-uns ou par le renversement des impies au pouvoir. C’est pourquoi il place son appel à l’intercession dans une perspective résolument « évangélique » :

« Voilà ce qui est bien devant Dieu, notre Sauveur, ce qu’il approuve. Car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 2.3-4)

Cette stratégie, qui n’a pas manqué d’intriguer les commentateurs quant au silence de Paul sur l’esclavage, s’est révélée « payante ». Bien qu’il n’ait jamais condamné cette pratique dégradante, y compris quand elle concernait des membres de la communauté chrétienne, il en a changé la perspective en écrivant à Philémon, à propos de son esclave Onésime (Phm 1.15-17) :

« Peut-être Onésime a-t-il été séparé de toi pour un temps afin que tu le retrouves pour toujours, non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave : comme un frère très cher. Il l’est tellement pour moi ; combien plus le sera-t-il pour toi, en tant qu’homme et en tant que frère dans le Seigneur. Par solidarité envers moi, accueille-le comme s’il s’agissait de moi-même. »

Le contexte dans lequel nous vivons nous donne plus de latitude que n’en avait l’apôtre. Nous pouvons, et nous devons, user intelligemment de la liberté de parole et d'action que nous accorde notre système démocratique pour participer à la vie sociale. Mais parce que nous ne partageons pas les valeurs de cette même société, notre participation se veut utilement critique. Nous ne revendiquons pas le retour à un ordre chrétien ni ne rêvons à l'émergence d'une majorité morale, nous espérons plus modestement contribuer à la défense de la liberté de conscience et de culte d’une part, et à la limitation du mal, d’autre part, par nos protestations et nos propositions. Martin Luther King, qui a obtenu quelques succès dans sa lutte contre la discrimination raciale, disait avec un réalisme dont nous pourrions nous inspirer :

« La moralité ne peut être légiférée, mais la conduite peut être réglementée. Les décrets juridiques ne peuvent changer les cœurs, mais ils peuvent retenir les hommes sans cœur... Les lois ne peuvent faire que mon employeur m'aime, mais elles peuvent l'empêcher de refuser ma candidature à cause de la couleur de ma peau. »

Concrètement, nous pouvons faire trois choses pour mieux défendre la cause de l’Évangile :

  1. Encourager les vocations individuelles en matière d’engagement public (hauts fonctionnaires, élus…). Si l’Église n’a pas vocation à s’engager dans le combat politique, il n’en va pas de même pour les croyants à titre individuel.
  2. Soutenir les organismes de plaidoyer comme le CPDH, Michée France et Portes Ouvertes.
  3. Ne pas hésiter à pratiquer la cobelligérance avec d’autres chrétiens et même des hommes et des femmes de bonne volonté.

III. Quelques défis à relever

Quels sont finalement les défis concrets à relever en matière de parole dans l’espace public ? Comment user au mieux de la liberté de conscience et d’expression que nous garantit la loi ?
Je crains qu’en la matière, avant même d’avoir commencé le combat, nous ayons, dans certains domaines, déjà déposé les armes. Nous avons si bien intégré les diktats outranciers de certains lobbies qu’ils n’ont même pas à demander notre silence, nous le leur accordons d’avance. Permettez-moi de citer trois de ces domaines où nous avons à recouvrer notre liberté de parole.

1. Un témoignage résolu

Que n’a-t-on dit sur le « prosélytisme » des protestants évangéliques avec leur manie de témoigner de leur foi, d’aller sur les places publiques et d’inviter les personnes à se convertir au Christ, y compris les pratiquants d'autres religions ? Prosélytisme, un mot commode pour disqualifier le militant religieux en le soupçonnant des pratiques les plus viles : harcèlement, manipulation, fanatisme. C’est tout juste si, dans un souci d’équilibre qui n’est qu’apparent, on ne renvoie pas dos à dos l’islamisme et l’évangélisme comme expression d’un même extrémisme religieux. Excusez du peu ! Voici ce qu’a écrit Kamel Daoud (écrivain et journaliste algérien) dans Le Point. Son billet d’humeur intitulé « Portrait de l’intégriste universel » :

« Terrorismes, extrême-droite, djihadistes, discours de haine, populismes… Dans la désormais routine des actualités se dégage peu à peu le portrait de l’intégriste universel, adversaire de l’humanisme désemparé, commun malgré les différences de géographie, de partis politiques ou de croyances religieuses. Qu’il soit islamiste, juif ultra-orthodoxe, candidat républicain à la Donald Trump, militant d’extrême-droite, évangéliste ou néonazi, il est le même, reconnaissable à son uniforme (contraire du multiforme de la mode), au feu de sa folie organisée, à l’insolence de sa solution pour résoudre les problèmes du monde ou à son sourire moqueur. Retranché dans la proclamation violente, promenant « la famille » comme un seigneur féodal(5). »

Ne nous laissons pas impressionner par ces jugements fallacieux et malintentionnés. Et ne nous empressons pas de satisfaire aux critères souvent mal définis de ce que serait le « prosélytisme ». Nous n’avons pas à nous excuser de témoigner de notre foi, y compris sur la place publique, ni à renoncer à appeler nos contemporains à la conversion, qu’ils soient bouddhistes, juifs, musulmans ou athées. C’est là un droit garanti par les lois françaises et européennes(6). Et quant à ceux qui nous reprochent de vouloir conquérir le monde, rappelons-leur que c’est avec l’épée de l’Esprit qu’est la Parole de Dieu, non avec les armes de la séduction ou de la destruction. Disciples d’un Maître qui a donné sa vie pour notre salut, nous n’avons nul besoin de prendre la vie d’autrui pour garantir notre paradis. Au contraire, nous donnons la nôtre pour que se répande cette Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.

2. Des choix de vie assumés et enseignés

Le fossé grandissant entre nos choix de vie en matière de sexualité, de mariage, d'éducation, d'approche de la mort (!)... et ceux d’une majorité de nos contemporains, peu à peu consacrés par la loi française, rend notre situation inconfortable. Par crainte d’être mal jugés, une partie des membres et sympathisants de nos communautés se fait conciliante dans le discours et parfois arrangeante dans les faits. Et par crainte d’être jugés tout court, les pasteurs et anciens se font muets sur ces sujets. L’attitude des uns encourageant celle des autres. Il y a là un double danger, celui de l’infidélité au Seigneur et à sa Parole pour tous et celui du refus, pour les bergers, d’accompagner et de soutenir les brebis désorientées. En effet, si nous voulons que nos Églises restent fidèlement attachées au Maître et solidement ancrées dans l’Écriture, il nous faut oser aborder les questions éthiques avec courage, finesse et sensibilité, au risque malgré tout de choquer. Car, même si nous voulons aborder ces sujets avec tact et accueillir de façon bienveillante les personnes qui pensent et vivent selon d’autres principes que ceux que nous avons adoptés, il n’est guère de manière plaisante de parler du péché.

3. Une action sociale faite ouvertement au nom du Christ

Si je suis bien informé, nos Églises et nos œuvres s’investissent dans quantité d'actions à caractère social en faveur des plus défavorisés et n'hésitent pas à aller dans les quartiers difficiles pour accompagner des familles, prodiguer du soutien scolaire aux enfants, visiter des personnes seules. Elles le font par amour chrétien, sans esprit de récupération, mais sont souvent sommées, par les collectivités ou les élus qui sont allés les chercher ou louent leur dévouement, de ne pas ajouter la parole aux actes. Et elles ont si bien intégré ce diktat qu’elles s’empressent de dire qu’elles ne font aucun prosélytisme à ceux qui n’en demandaient pas tant ! Cessons d’être aussi frileux et courons le risque d’un témoignage sobre mais clair dans le cadre de nos actions sociales. Après tout, ceux qui font pression pour que nous restions silencieux ne se privent pas d’annoncer la « bonne parole », qui de sa conscience sociale aiguisée, qui de sa gestion éclairée des deniers publics, qui de la pertinence des choix de son parti politique ; tout cela, vous l’avez compris, pour des questions électorales. Et nous devrions, nous, éviter de dire pourquoi nous agissons alors qu’il y a en jeu bien plus que des bulletins électoraux, des vies qui se perdent pour l’éternité ? Ce que les autorités ne mesurent pas, c’est que nos actions ne sont pas d’abord motivées par un idéal humaniste, mais par une foi vivante. Si elles empêchent son expression, nos œuvres s’étioleront et nos bénévoles se démobiliseront. Et pourquoi ne pas faire valoir qu’à l'heure où certains groupes extrémistes s'infiltrent dans les quartiers sensibles, sous couvert d'actions sociales, et en font des filières de recrutement pour le djihad, la présence et l’action de croyants déterminés mais paisibles sont plus que jamais nécessaires pour donner du sens à des vies brisées et des cités sans âme ?

Même bien comprises et défendues, la laïcité et la liberté d’expression resteront toujours pour nous des valeurs secondes. En citoyens respectueux et constructifs de la République, nous défendons avec ardeur une certaine conception du « vivre ensemble » qui passe par une laïcité bien comprise et une liberté d’expression respectueuse des opinions d’autrui. Mais en disciples de Jésus-Christ, nous nous attachons plus encore à l’ordre d’aller par le monde et de faire de toutes les nations des disciples. Et nous n’avons nullement l’intention de sacrifier sur l’autel de la pensée unique nos convictions. Pour le dire autrement, si d’aventure l’opinion ou les élus tentaient de restreindre notre liberté de parole et de culte ou faisaient pression pour que nous mettions l’Évangile sous le boisseau, nous continuerions, je l’espère sans faiblir, à témoigner publiquement de notre foi, à inviter ceux que nous croisons et côtoyons, y compris les musulmans, à se tourner vers Christ et à implanter de nouvelles Églises. Le courage de Pierre et des autres apôtres devant la plus haute juridiction religieuse de leur pays, le Sanhédrin ou Grand Conseil, nous servira d’exemple. Alors qu’elle leur ordonnait, pour la deuxième fois, de se taire, ils n’ont pas hésité à répondre : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5.29). Après tout, en matière de parole publique, il n’y a pas de plus grande urgence et de plus grande importance que de proclamer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.

1. De la vérité et de l'honnêteté en politique. Appel aux partis politiques, Avis de la commission d'éthique commune à la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France et à l'Union des Églises évangéliques libres de France, 15 décembre 2000, www.ueel.org/wp-content/uploads/2015/11/De-lhonnêteté-en-politique.pdf, consulté le 10 octobre 2017.

2. Mais pas uniquement professantes puisqu’elles comptent en leur sein les Églises réformées évangéliques qui sont confessantes.

3. Ibid., pp. 21-69.

4. Éditorial de janvier 2013 sur le site du CNEF : http://www.lecnef.org

5. Le Point n° 2262 du 14 janvier 2016, supplément Le Postillon, p. 122.

6. L’article 9 (intitulé « Liberté de pensée, de conscience et de religion ») de la Convention européenne des droits de l’homme stipule :
1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites.
2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui.

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