Bergers, où fuyez-vous ?

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Étienne Lhermenault, secrétaire général de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France a donné cette allocution lors de la séance de clôture de l’Institut Biblique de Nogent en juin 2004. Au delà des étudiants auxquels il était destiné, il sera utile, par sa profondeur et sa lucidité à tous les pasteurs et sans doute au-delà.

Bergers, où fuyez-vous ?

« Sexe, argent et pouvoir sont les trois tentations qui guettent les serviteurs de Dieu », ai-je souvent entendu dire en des termes variés - et pas toujours choisis - depuis que l’appel au ministère a retenti en mon for intérieur.

L’affirmation, pour populaire qu’elle soit dans nos milieux, me paraît contestable.

Et ce d’abord parce qu’il ne s’agit pas là d’un trio qui tourmente plus les pasteurs que n’importe quels décideurs de notre société à quelque niveau qu’ils se trouvent, et pour dire vrai que l’ensemble de l’humanité surtout dans sa version masculine !

Contestable ensuite par le vocabulaire qu’elle utilise puisqu’elle confond la chose et son abus, la réalité, bonne, et sa perversion, nuisible. Il faudrait plutôt parler d’adultère, de cupidité et de tyrannie pour approcher le vrai problème. Ce raccourci n’est d’ailleurs pas sans signification sur les racines peu bibliques et donc peu sages de l’assertion « évangélique ».

Affirmation contestable enfin et surtout parce que ce trio-là s’il fait les dégâts les plus graves - parce que les plus spectaculaires - dans les rangs du corps pastoral, ne fait pas les victimes les plus nombreuses. Parmi plusieurs autres tentations, il en est une qui me paraît plus menaçante pour la santé de notre milieu évangélique, c’est l’envie de fuir qui saisit les pasteurs.

J’ai assez tôt, dans l’exercice du ministère pastoral, été frappé par les abandons au sein du peloton de mes camarades de promotion de l’Institut Biblique d’Emmaüs. Un tel avait renoncé pour cause de difficultés conjugales, tel autre avait craqué sous la pression, tel autre encore avait préféré retrouver les eaux apparemment plus calmes d’un métier séculier… Et j’avoue avoir parfois été pris de vertige devant ce dépeuplement, en me demandant si je n’allais pas être le prochain à figurer sur cette triste liste.

Aujourd’hui, le vertige m’est passé - non pas parce que la situation s’est améliorée, je le crains, mais peut-être parce que j’ai plus de métier. Et cela me permet d’analyser la situation, ce que je me propose de faire en adressant à chacun de vous, étudiants, personnel et amis de l’Institut, une protestation douloureuse et un avertissement solennel : trop de bergers fuient leurs responsabilités pour que nos Églises puissent continuer à sainement se développer.

I-  La fuite est fille de l’air du temps

Depuis Adam et son péché, l’histoire de l’humanité peut se lire comme une fuite loin du regard de Dieu. Et cette attitude semble particulièrement marquer notre société. À peu près toutes ses prétentions peuvent s’entendre aussi comme de profondes craintes :
  -  son culte de la jeunesse et du corps comme la peur du vieillissement et de la mort,
  -  son obsession de la performance et du bien-être comme la crainte de la maladie et du dépouillement,
  -  sa protestation d’amour et de liberté comme un refus d’engagement et de fidélité.

Notre civilisation se construit - peut-être devrais-je dire se déconstruit - sur la fuite : les cerveaux s’expatrient, les capitaux s’évadent, les pères démissionnent, les citoyens s’abstiennent, les conjoints se séparent… Faut-il beaucoup allonger la liste pour vous convaincre que l’adage « courage, fuyons ! » n’a jamais eu autant de succès ?

Et nos Églises échappent moins que nous ne voulons l’admettre à l’influence du monde en la matière. Il n’est pas rare que l’indignation me saisisse quand je vois et j’entends comment les conflits sont abordés dans les Églises sous ma responsabilité : l’arme suprême souvent agitée, parfois utilisée, c’est la démission. Les membres de l’Église l’utilisent, les membres des Conseils la brandissent, seuls les pasteurs résistent encore un peu à cette facilité, non pas forcément par sainteté, mais par nécessité, parce que eux sont souvent salariés par leur assemblée !

La fuite est fille de l’air du temps et nous sommes nous aussi, enfants de Dieu, les fils et les filles de notre génération. Alors faisons preuve de plus d’humilité et ne parons pas de vertus nos infantilismes, nos coups de gueule et nos coups d’éclat ne sont souvent rien d’autre que l’expression de notre immaturité, l’exact reflet en Église des travers de la société.

  II -  La fuite peut prendre des formes subtiles

Les pasteurs, disais-je, résistent encore un peu à la manie de la démission. Certes, mais ce n’est là qu’une forme grossière de la fuite. Il existe en fait bien des manières de fuir ses responsabilités et là j’avoue que nous, pasteurs, ne manquons pas d’une certaine créativité.

Je ne vais pas faire ici un catalogue des stratégies d’évitement et des fuites constatées, mais plus simplement pointer trois situations fréquemment rencontrées :

 1 -  les attraits du succès : c’est celle que je combats avec le plus d’âpreté, en particulier auprès d’un certain nombre de collègues missionnaires nord-américains que le pragmatisme incline à courir après les résultats. Je crains qu’il s’agisse d’une fuite en avant où insidieusement l’Évangile de la grâce fait place à celui du succès, la proclamation persévérante de la Vérité à une méthode qui vise seulement l’efficacité et l’appel au service de Dieu à un management rationnel des ressources humaines du point de vue de la rentabilité. À ce titre là, il vaut mieux mettre en veilleuse l’appel à apporter l’Évangile aux Français et se précipiter en Ukraine où 200 Églises baptistes sont implantées chaque année !

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